Tshibala: le magicien au pays des merveilles

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Les lunettes de Ray Charles, le talent et la volonté de Rombo Tunani. C’est une composition inattendue qui définit l’homme catapulté à la Primature le 7 avril, ce bâtiment convoité le long du fleuve Congo à Kinshasa, que Samy Badibanga aura tout donné pour ne pas se faire débarquer.

Ce jour-là, Jean-Claude Vuemba m’envoie un SMS, une heure avant l’annonce officielle, mais qui veut en soi tout dire: « c’est Tshibala, dommage« . Oui, dommage car, outre le fait qu’il ne fallait plus s’attendre à la nomination souhaitée et inscrite dans l’accord, de Félix Tshisekedi, l’arrivée de cet homme qui a vécu toute sa carrière politique loin de la chose publique, décrié par une partie de l’opposition, n’augurait rien de bon dans ce pays gangrené par une crise sans fin.

Et pourtant, après la cravate rouge, le Congo découvre un homme capable de mettre des lunettes de soleil la nuit! « Il faut avoir de la culture de symboles« , expliquait Augustin Matata Ponyo en son temps, au sujet de sa cravate en sang, symbole de rigueur. Mais alors, que peut bien symboliser une pâle imitation de Ray Charles? Je me demandais, en cherchant à déchiffrer cet avocat, né quatre ans avant l’indépendance du pays, étrangement diplômé de l’Université Marien-Ngouabi et dont les seuls faits d’armes seront: avoir été au bon endroit, à la création de l’UDPS; et, surtout, avoir souvent fréquenté les prisons congolaises. Nous sommes alors tous d’accord qu’il y a là, un « Badibanga II », un gouvernement courte-joie, chauffeur de salle, le temps de permettre un glissement électoral bien mérité au Guide suprême. Toutefois, il ne fallait pas compter sur Bruno Tshibala pour que les choses soient si simples.

En vérité, l’homme que la rue qualifie de « locataire », a longtemps servi « le peuple », au sein d’une opposition appauvrie et tenue loin de l’enrichissement rapide et illicite qu’offre les fonctions officielles au Congo. Comme l’artiste Rombo Tunani, le Premier ministre est alors un « handicapé matériel ». On comprend ainsi mieux son largage, « sa traîtrise », dit-on sur Twitter.

Le somnambule conscient

Le 16 mai, devant le Parlement, commença alors la comédie politique. L’homme rejoint Johnny Depp au pays des merveilles d’Alice. Tenez, une investiture folklorique, aidée par l’opposition, qui aura, pour une fois, bien trouver son créneau. Sifflets, danses, hués et même une motion fantaisiste incidentielle accompagnent l’intronisation d’une carrière politique qui n’en demandait pas plus.

Deux semaines après, Tshibala est épris du pupitre de l’Assemblée nationale. Il revient encore. Cette fois-là, avec un autre épisode digne d’étouffer Alice, princesse du monde imaginaire. Devant des députés hors mandat, il revient avec un budget. Une croissance! Une hausse de 68,8%, en pleine crise économique. Un projet de loi de finance pour l’exercice 2017,  alors  évalué à 11 301 343 655 581 FC  (7 783 294 528,637052 USD).   Les recettes, explique le magicien de circonstance, proviennent du budget général en raison de 10 013, 4 milliards des Francs congolais et du budget annexe et comptes spéciaux de 1287,9 milliards des FC.

« On ne devient pas Merlin du jour au lendemain« , dit-on. Tshibala, prêche alors, par excès de rêverie. Le pays s’étonne. Même l’ECOFIN (Ndlr: la commission économique et financière de l’Assemblée nationale) est prise à contre-pied. Elle s’attendait à un budget similaire à celui d’environ 4 milliards déposé fin 2016 par le gouvernement de l’ancien Premier ministre Augustin Matata. Détail clé de la magie de Tshibala, l’évaluation de la monnaie locale face au dollar. Nous sommes en récession. En pleine crise politique. Le billet vert, thermomètre de l’économie nationale, joue la pesanteur face au Franc congolais. Une ascension que même les gourous Matata et son professeur Daniel Mukoko, qui n’ont plus rien à prouver dans le domaine, ont su difficilement maîtriser. Tshibala, avocat de formation, s’improvise économiste. La parité trouvée à 1.425,25 est miraculeusement limitée à 1688,90 à la fin de l’exercice.

Et puis, il s’agit des finances. De l’économie. Têtue comme la fin du pouvoir du Président, comme la biologie qui emporte les icônes choyées, comme la lueur d’une lampe, on ne saurait la garder sous table. Mercredi 12 juillet 2017, deux mois après la présentation de son budget, Tshibala est rattrapé par la lumière éclatante de la vérité. Le dollar poursuit sa rébellion, et se change contre 1610 Francs congolais dans les rues de Kinshasa. « Deux choses sont infinies : l’Univers et la bêtise humaine. Mais, en ce qui concerne la bêtise humaine, je n’en ai pas encore acquis la certitude absolue« , je me dis, en détournant la pensée d’Albert Einstein. Le Premier ministre congolais me donne raison. Sans rire, l’homme s’est levé, pour annoncer une solution miracle: ramener le dollar à 1000 Francs congolais, « grâce à des stratégies idoines« .

Je vous passe le rire. Retenons ceci: l’économie d’un pays, sa politique monétaire, essentiellement basée sur la planification et la santé politique de celui-ci, doit être pensée et régie face aux spéculations, ennemis suprêmes de fluctuations monétaires. Nous vivons dans un pays où le coeur de la capitale est pris d’assaut par six hommes armés de machettes et une Kalachnikov en plein jour. Où une crise politique ne fait que perdurer, où, notre génie Premier ministre, appelle à l’aide du Fond Monétaire International, après avoir annoncé un budget national à mi-exercice, hors crédits provisoires, qui ne tenait ni compte de cette aide internationale, ni de la situation réelle. Alors, autant éviter de conclure cette sortie grippée contre notre magicien à la Primature. Autant, j’en appelle, de mon droit de citoyen et de contribuable – je n’ai pas de passeport italien – à l’arrêt de la comédie: des vies sont en jeu, messieurs!

Litsani Choukran,
Le Fondé.

Source : Politico CD

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