Théâtre : « La dernière nuit du Guide » passée la rage au ventre

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Refugié à Syrte, Mouammar Khadafi remonte le fil de sa vie avec un profond ressentiment, y laisse libre cours devant Mansour, le commandant de la Garde populaire qu’il trouve défaitiste car, même dans leur inconfortable posture, le chef suprême n’a rien perdu de sa superbe et n’en revient pas d’être honni par un peuple qui lui doit tout. C’est de la sorte qu’il s’est présenté dans la nouvelle pièce en cours de création, une adaptation de La dernière nuit du Guide, roman de Yasmina Khadra, au Festival Ça se passe à Kin, la nuit du 5 juin au Tarmac des auteurs.

 

Le Raïs en rage contre son peuple Le décor de La dernière nuit du Guide reste à construire, les lumières à agencer. Il n’y aura sûrement pas à faire sophistiquer même pour le costume qu’il reste à trouver et le son à créer. En effet, pour l’heure, il est clair que la force de la pièce est tout entière dans le texte. Pour tout décor, une table en plastique avec une bouteille posée dessus, sur ses côtés, un petit banc et une chaise en bois, à droite de la scène. À gauche, une chaise à palabre africaine en bois d’ébène sculpté. La pièce commence par la fin. Dans le rôle du Frère Guide, comme Mouammar Kadhafi aimait se faire appeler, Israël Tshipamba est à genoux car il a reçu une balle et agonise. « Un coup de feu à bout portant, il est pour moi », l’entend-on dire avant de succomber. Puis commence véritablement la pièce quand il situe la scène : « Nous sommes à Syrte ».

L’on devine sa nostalgie lorsque Kadhafi revient sur sa gloire passée. Imbu de sa personne, « Moi et moi seul, le père de la Révolution », il ressasse ce qu’il fit de son règne, chacune de ses réalisations, lui qui fut sacré Raïs à l’âge de 27 ans. Et, quand il songe à cette époque glorieuse, il ne comprend pas pourquoi son peuple le traite de manière si ingrate. « Je suis comme le Bon Dieu, le monde que j’ai créé s’est retourné contre moi », s’indigne-t-il, interloqué.

Alors que le Raïs se raconte, déroule le fil de sa vie, il n’a rien perdu de sa lucidité. Conscient de ce revers de fortune qu’il ne s’explique toujours pas, il dévoile des pans de son vécu qui le rendent presque familier car l’on a l’impression d’être à ses côtés et de partager ses derniers moments. La présence d’Amira, son infirmière privée, l’emmène à évoquer son rapport aux femmes. Il affirme : « Les femmes, j’en ai possédé des centaines. Je les pratiquais à la chaîne ». Avec son pouvoir, il peut tout se permettre. Quand il y est parvenu, la première chose fut de s’offrir enfin son premier coup de foudre, Faden. Un amour d’enfance dont la main lui fut refusée par son père.

 Le Frère Guide affirmant toute sa grandeur

Mourir en héros

C’est avec dépit que Kadhafi constate la désillusion de ses sbires réalisant qu’il est le seul à continuer à croire en l’avenir. Il espère malgré tout un possible revirement de la situation, demandant à Mansour : « Que feras-tu quand cette stupide insurrection sera matée ? ». Néanmoins, il reste tout autant convaincu que s’il ne parvient pas à survivre, son mythe lui survivra et quand son dévoué essaie de le raisonner, il le prend pour un affront. Bien plus, lorsqu’il dit : « Tous les silences de la terre ne pourraient taire la vérité », le Raïs explose : « Je ne tolère pas les reproches. Qui doute de moi est damné ». Ceci lui remet à l’esprit un affront précédent : « C’est la première fois depuis l’académie militaire que l’on me manque de respect ». C’est l’épisode où il est traité de bâtard, né d’un père inconnu, une version autre que lui avait toujours donné sa mère sur ses origines.

Dans une sorte de confidence qui n’en est pas vraiment une, la pièce met la lumière sur des zones d’ombres ou dévoile simplement le for intérieur du Raïs. Ses pensées personnelles révèlent que sa déchéance n’enlève pas la haute opinion qu’il a de lui-même quand il dit, par exemple : « Je suis un être d’exception » ou encore, « depuis toujours, je savais que j’étais venu au monde pour marquer ce monde de mon empreinte ».

Lorsque le comédien arrête de dire son texte de mémoire et le lit, trébuche sur quelques mots, puisqu’il tient déjà le public en haleine, l’effet reste le même. À entendre le Raïs se raconter au travers de lui, l’on ne s’arrête pas à pareil détail. C’est l’histoire entendue qui compte. Il y a extinction de lumières un moment comme pour marquer que l’heure devient grave. Le public s’y méprend et applaudit, mais surtout ressent un soulagement quand il réalise que ce n’est pas la fin.

Découvert dans son abri de fortune, Mouammar Kadhafi subit les pires sévices de la part des rebelles

Le Raïs se refuse à finir comme Sadam Hussein, à ses yeux il passe pour un lâche car il se cache et se fait prendre, pareil pour Ben Ali qui aurait dû se tirer une balle. Pour sa part, il déclare : « J’étais prêt à mourir en héros pour que ma légende soit sauve ». Il estime à juste titre qu’« Il n’y a pas de honte à être vaincu. La défaite a son mérite ; elle est la preuve que l’on s’est battu ». Et il se fait prophète. Il sera regretté à l’instar de Saddam en Irak, Mobutu au Zaïre.

Une affirmation qui ne manque pas de faire effet sur la salle. Quand la situation se corse, c’est la débâcle. Ils sont à la merci des rebelles après avoir quitté l’école qui servait à la fois de QG et de refuge. Après avoir subi les pires sévices corporels et sorti de l’égout où il s’était caché. Il redit sa conviction : « On me regrettera ; on me chantera dans les écoles ; mon nom sera gravé sur le marbre des stèles et sanctifié dans les mosquées, mon épopée inspirera les poètes et les dramaturges, les peintres me consacreront ».

La pièce finit comme elle a commencé avec la fin tragique du Frère Guide mais dont les détails sont donnés cette fois. Et il y a surtout cette remontrance de la mère qui lui revient à l’esprit : «  Tu n’écoutes que d’une oreille, celle que tu prêtes volontiers à tes démons, tandis que l’autre reste sourde à la raison… ». Elle l’accompagne quand il passe de vie à trépas.

Légendes et crédits photo : 

Photo 1 : Le Raïs en rage contre son peuple
Photo 2 : Le Frère Guide affirmant toute sa grandeur
Photo 3 : Découvert dans son abri de fortune, Mouammar Kadhafi subit les pires sévices de la part des rebelles

Source : http://www.adiac-congo.com/

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