Réflexions d’un philosophe (XXI): l’exercice du pouvoir en RDC (tribune)

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Le petit répit que je me suis offert entre la 20e tribune et la présente n’est pas le signe d’un découragement dû à la prise de conscience de l’inutilité ou de l’impuissance de la réflexion ou de l’écriture. Il n’en est rien !

Bien au contraire, au stade où se trouve la République Démocratique du Congo, mon pays, qui fait au quotidien l’expérience du délabrement de tous les liens sociaux et moraux, les gestes de lutte, les réflexes de combat doivent se multiplier et gagner en puissance. Ce n’est donc pas le moment de capituler.

La part du philosophe dans cette lutte de libération se résume à la réflexion, à une réflexion critique et sans concession sur tout ce qui se passe dans la Cité.

Lorsque la nation se trouve en danger d’inanition, la seule urgence qui vaille, c’est le penser et l’agir.
C’est pourquoi je pense que la réflexion doit être mise au service de l’action.

Dans une société humaine, le pouvoir politique représente un ensemble des principes interactifs qui mettent sur pied des régulations et assurent la stabilité de celle-ci. Le pouvoir politique n’est pas une donnée en soi, car il doit engager la société dans un dynamisme de progrès. Même si dans son déploiement, le pouvoir politique, à travers ses organes, est souvent à la base de toutes les dérégulations en faisant mine d’en combattre les dérèglements et même de nous en protéger. C’est ainsi par exemple que les violences policières sont justifiées par le souci d’assurer l’ordre public.

L’exercice du pouvoir en RDC , à tout bien considérer, semble s’inspirer du principe autrefois énoncé par le Maréchal-Président lorsqu’il disait que s’il nous faut tailler notre chemin dans le roc, nous le taillerons dans le roc. Ceci pour dire que nous suivrons nos propres voies dans la conduite des affaires de l’Etat.

Mais pouvons-nous réellement nous permettre cela, puisque la démocratie, par exemple, qui est née en Grèce, possède ses propres règles et principes qui la définissent.

La culture démocratique qui est ce sac amniotique dans lequel ces règles et principes sont censés se baigner, doit aussi être appropriée par tous les acteurs politiques et même par les citoyens.

L’exercice du pouvoir en République démocratique du Congo est bâti sur un modèle hybride où l’on trouve un mélange fait des éléments du pouvoir traditionnel et des éléments du système démocratique.

Nous vivons dans un pays défiant toute classification occidentale de pensée politique du genre  » gauche – droite – centre » .
C’est ainsi que les Congolais ne se laissent pas tromper par ceux qui se définissent comme étant du Centre. Personne n’est dupe et tout le monde sait de quel bord ils sont.

Les centristes congolais sont à l’image de Hervé Morin, l’homme du centre français, né e août 1961 mais qui a un jour affirmé avoir vécu le débarquement de Normandie en 1944 pendant la deuxième guerre mondiale.

Le logiciel congolais dans le domaine d’exercice du pouvoir se révèle aussi lorsque le pays doit voter des lois essentielles comme la loi électorale.
En effet, au lieu de donner à la loi un caractère impersonnel, en RDC on se complaît toujours à la tailler sur mesure pour servir un individu ou un parti politique. On ne prend même pas soin de consulter les principaux partis politiques représentés au Parlement comme vient de le faire le gouvernement français pour les élections européennes de 2019.

En effet, pour modifier le mode de scrutin des élections européennes de 2019, l’exécutif français ( président de la république et premier ministre ) vient préalablement de procéder à la consultation de tous les dirigeants de principaux partis politiques représentés au Parlement.
Après consultation, la décision de réformer le mode de scrutin qui épouse les points de vue exprimés majoritairement par les principaux partis politiques vient d’être préconisée par l’exécutif français.

Autre chose qui étonne : pouvez-vous comprendre qu’en ce moment d’intempéries économiques où le pays frôle la cessation des payements, la RDC puisse se permettre d’avoir un gouvernement de 60 membres avec plusieurs vice-premier ministres et ministres d’Etat, tandis que la France, qui est la 6e économie du monde aligne un gouvernement de 30 membres ( 19 ministres et 11 secrétaires d’Etat ) à parité hommes -femmes ?

De l’autre côté, on trouve des dirigeants politiques congolais qui trouve inutile et peut-être insensé d’amorcer des projets d’investissement à long terme et qui ne produiront les effets que dans 10 ans, 15 ans ou même 20 ans lorsqu’ils savent que la durée de leur mandat est de 5 ans.
C’est comme si chacun tient à récolter les fruits de ce qu’il aura semé pendant qu’il est en fonction. A-t-on oublié qu’on ne peut pas développer un pays avec des investissements à courts termes uniquement ?

La politique, ce n’est pas de la chirurgie mais de l’horticulture : il faut arroser et attendre. Rien n’est autant pire en politique de développement et même en politique tout court que l’immédiateté. Il faut travailler dansla durée !

Il en sera de même pour notre jeunesse. Si l’on veut construire des citoyennetés fortes parmi nos jeunes et qui vont refuser de s’engager sur les mêmes voies de travers de leurs aînés, il va falloir commencer ce travail suffisamment à temps, c’est-à-dire maintenant, si l’on veut obtenir de bons résultats d’ici 5 ans, 10 ans.

C’est ce qu’on doit aussi faire à l’égard de la jeunesse flottante dont les dirigeants politiques ne semblent pas prendre toute la mesure du danger que celle-ci fait peser sur la société congolaise tout entière. Cette jeunesse qui est un cocktail détonnant et dont le degré de dangerosité n’est plus à démontrer– l’on a qu’à penser au phénomène Kuluna — doit être placée dans des structures d’encadrement et de réinsertion créées par l’Etat et gérées par des privés.

Tout celui qui exerce le pouvoir d’Etat et qui se sert de cette prérogative pour brimer sa population doit savoir qu’en chaque homme gît au fond de lui un germe de révolte qui peut à tout moment se réveiller lorsque son humanité ou ses droits sont systématiquement bafoués.

Et pour épuiser la capacité de l’homme à réagir à la domination violente, le pouvoir autocratique aiguise toujours deux armes : la manipulation des images et la confiscation des mots. C’est ainsi qu’en période de violence, le langage subit toujours de la violence. Le territoire des affrontements n’est plus seulement la rue mais tout l’espace social, jusque même au coeur de notre intimité.

En période de violence, il y a la discordance qui s’installe entre ce qu’on fait et ce qu’on dit ; entre ce qu’on fait semblant de dire et ce qu’on fait semblant de faire.

C’est cette situation de violence qui est le terreau sur lequel prospèrent les mouvements citoyens des jeunes, les clubs de réflexion et des sites Internet et des blogs avec comme soubassement la volonté de se défendre et d’en découdre avec les acteurs de la violence d’Etat.

Enfin, pourquoi l’homme politique congolais n’intègre-t-il pas dans son logiciel le concept  » démission  » ?
Sous d’autres cieux, le simple soupçon conduit la personne soupçonnée qui assume des charges publiques à la démission afin de permettre à l’enquête qui va suivre de laver son honneur.
Mais chez-nous, les faits reprochés peuvent même être avérés, le responsable congolais pense toujours que la démission équivaut à une acceptation des faits lui reprochés.

Même si une démission est un renoncement volontaire à une situation, à un avantage ou à un droit, le jeu n’en vaut-il pas la chandelle lorsqu’il s’agit de préserver son honorabilité ?

Lorsque la veille d’un match, un arbitre se retrouve dans une réunion secrète avec les joueurs et les dirigeants de l’équipe adverse et que ce fait finit par se savoir et provoquer un tollé, qu’attend-on d’un tel arbitre sinon une demission pure et simple ?
Un arbitre ne doit-il pas être au-dessus de tout soupçon comme la femme de César ?

La chose devient très grave lorsque quelques jours auparavant, l’arbitre assistant a été, lui aussi, vu en bonne compagnie avec les joueurs et les dirigeants de la même équipe.

Quelles seront les réactions de l’équipe adverse et du public devant ce qui semble être un match truqué à l’avance ?

Telle est la situation dans laquelle se sont retrouvés le président et le vice-président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI ) censés arbitrer le match qui va se jouer entre les acteurs de l’opposition et ceux de la majorité dans les prochains mois.

Les explications à la noix de l’arbitre et de son assistant tendant à justifier ces imprudences ne changeront rien au fait que la neutralité des arbitres du match est sérieusement ébranlée et même mise en doute.

Seule une démission de deux hauts responsables de la Ceni, légitimement suspectés, du reste, pourrait venir rétablir l’équilibre dans la confiance que les deux camps qui se préparent à s’affronter démocratiquement doivent impérativement avoir dans la neutralité des arbitres.

Si l’éthique et la morale ne deviennent pas demain les néo-paradigmes de la vie politique des Congolais, le changement que nous voulons voir s’installer dans nos pratiques socio-politiques sera une belle illusion !

Kinshasa, le 04 Décembre 2017

François Ndjeka
Philosophe.

Source : 7sur7.cd

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