Réflexions d’un philosophe (XIX) : avec 145.000 enseignants non payés, la RDC devient UN État prédateur ! (Tribune)

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Dans  » La haine de la démocratie  » , Jacques Rancière écrit :  » Si les mots servent à brouiller les choses, c’est parce que la bataille des mots
est indissociable de la bataille sur les choses. « 
La semi-biométricité contre la biométricité pour les passeports, la biométricité contre la véritable biométricité pour les permis de conduire, les motions de défiance contre les motions incidentielles à l’assemblée nationale, le payement contre le non payement à l’enseignement primaire et secondaire. C’est cela la bataille des mots ! Mais que cache-t-elle ? Un État prédateur et irresponsable !
Car, comment allez-vous appeler le fait qu’à ce jour il y ait 145.000 enseignants principalement du primaire et du secondaire du secteur public qui ne sont pas payés par l’Etat employeur et cela, depuis  5 ans, 4 ans, 3 ans pour les uns et 2 ans et 1 an pour les autres.
L’Etat congolais reconnaît leur existence car ils sont tous repris sur les listings mensuels de paie du SECOPE ( service étatique de paie des enseignants ) mais avec la mention  » NP  » , c’est-à-dire Non Payé.
Ainsi donc, l’Etat congolais reçoit les prestations de ses agents et feint de les ignorer en refusant de les payer. Comment appelez-vous cela ? N’est-ce pas de la prédation et de l’irresponsabilité ? Il s’agit d’un abus de la position dominante ou du plus fort qui écrase le plus faible. Mais un État peut-il se permettre cela vis-à-vis de ses citoyens ?
Je crois que lorsqu’on a la conscience d’appartenir à une même
nation, le devoir de solidarité nationale oblige tout Congolais à lever la voix pour dénoncer de tels abus.
La vie est une éternelle quête du bonheur. Mais on ne doit pas le réaliser au détriment des autres.
Quelle est la valeur d’un îlot de prospérité au milieu d’un océan de misère ?
Comment pourrions-nous espérer retrouver un jour un enseignement de qualité lorsqu’on ne valorise pas la fonction enseignante qui demeure le levier indispensable pour toute amélioration de la qualité de l’enseignement ?
Laisser 145.000 enseignants continuer à enseigner nos enfants sans les payer relève de l’inconscience. C’est même une inconséquence !
La rouille recouvre-t-elle à ce point le coeur des autorité congolaises que nombre de celles-ci ne semblent pas réaliser l’étendue du calvaire imposé à leur peuple ?
Nous ne le dirons jamais assez, l’éducation est et demeure la base matricielle du développement de toute nation. L’effondrement de l’éducation c’est l’effondrement de la nation. L’absence de motivation due au non payement des salaires ainsi que la modicité de ceux-ci sont autant des facteurs qui contribuent à l’effondrement de l’éducation.
Au fronton d’une université en Afrique du Sud, on peut lire le message suivant :  » Détruire un pays ne nécessite pas l’utilisation de bombes atomiques ou l’utilisation de missiles à longue portée. Il suffit d’abaisser la qualité de l’éducation et de permettre la tricherie dans les examens par les étudiants. « 
Et c’est ce qui se passe présentement en RDC où vous avez une lauréate de la section commerciale d’un institut d’enseignement secondaire dans la Commune de Lingwala à Kinshasa aux Examens d’Etat ( baccalauréat ) avec 73 % mais qui ne sait articuler aucune phrase correcte en français ou encore cet étudiant en deuxième licence en droit d’une université de Kinshasa à qui on a demandé ce qu’il entendait par francophonie et qui a répondu :  » aucune idée ! « 
Avec ces deux illustrations triées au volet, nous avons à peu près une idée sur le niveau de l’enseignement au Congo. L’Etat en porte la plus grande part dans ce délitement.
Les dernières épopées sur l’invalidation par le gouvernement congolais des passeports semi-biométriques en cours de validité alors qu’aucune urgence ne le commandait ainsi que le projet du même gouvernement de remplacer les permis de conduire biométriques par des permis de conduire véritablement biométriques sont autant des faits qui témoignent clairement des velléités prédatrices du gouvernement. Ça ne s’appelle pas autrement.
Il en est de même de la décision du gouvernement congolais de ne pas payer les opérateurs économiques et les entreprises privées qui ont fourni des biens et équipements ou des services à l’Etat au titre de la dette intérieure. Tout ceci témoigne de la part du gouvernement d’une volonté délibérée de faire reculer les échéances de payement dans le but de faire fatiguer les créanciers, de les décourager, bref, de tricher !
Ce qui fait mal, c’est lorsqu’on apprend l’énormité des sommes d’argent dépensées pour corrompre les opposants politiques débauchés, les parlementaires pour bloquer les motions de défiance et de censure et les sommes engagées pour les actions de lobbying. Quel gâchis !
La parole du philosophe, tout en n’ayant qu’une valeur interpellative peut revêtir assez de force pour faire évoluer les choses sans déclencher la violence d’une rupture ! Car le philosophe est, comme l’avait dit Henri Corbin, un explorateur, un astronaute de l’invisible, un écouteur du silence !
Kinshasa, le 16 Octobre 2017
François Ndjeka 
Philosophe.

Source : 7sur7.cd

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