Olivier Kamitatu : « Le pouvoir cherche le chaos pour se maintenir coûte que coûte »

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Entretien avec Olivier Kamitatu, vice-président du G7 et directeur de cabinet de Moïse Katumbi, à deux mois jour pour jour des élections présidentielle, législatives et provinciales en République démocratique du Congo, .

M. Kamitatu, nous sommes à 2 mois jour pour jour du 23 décembre, l’opposition congolaise envisage-t-elle toujours de présenter un candidat unique à la présidentielle ?

Le peuple congolais veut l’alternance. Face à cette attente, l’opposition a le devoir de présenter une candidature commune à l’élection présidentielle prévue le 23 décembre prochain. Tout le monde en est conscient. Je rappelle qu’en date du 12 septembre dernier, à Bruxelles, les leaders de l’opposition ont adopté une déclaration commune dans laquelle ils ont annoncé un accord sur le principe d’une candidature commune. Les contacts se sont poursuivis à Kinshasa entre les principaux partis et regroupements. Ils ont permis de dégager plusieurs options stratégiques qui doivent être entérinées. Primo pas de boycott des élections, secundo, la présentation d’une candidature commune à l’élection présidentielle du 23 décembre 2018, tertio l’adoption d’un plan d’actions communes pour le retrait de la machine à voter, la radiation des enrôlés sans empreintes digitales, la présence des observateurs internationaux et la sécurité pour tous les candidats, et enfin, la conclusion d’un programme commun de gouvernement.

Quel devrait-être le profil idéal de ce candidat ?

Le candidat commun doit non seulement avoir la capacité à rassembler la nation congolaise autour des valeurs de changement, de l’Etat de Droit et de la bonne gouvernance, mais surtout celle de fédérer les forces de l’opposition pendant et après le processus électoral. On doit attendre de ce candidat des engagements précis. Le premier engagement est d’œuvrer pour l’unité des forces de l’opposition dans la matérialisation de l’alternance politique ; le second est d’imposer au cours du processus électoral les revendications de l’opposition notamment le rejet de la machine à voter, le nettoyage du fichier électoral, la décrispation politique, la sécurisation du processus électoral et de tous les candidats, et enfin le troisième est de défendre le programme commun de l’opposition. 

Moïse Katumbi, comme Jean-Pierre Bemba, est le grand absent de ce scrutin. Que peut-il espérer de ce scrutin ?

Le président Moïse Katumbi a présenté au peuple congolais une offre politique alternative crédible pour le changement de leadership national et une rupture totale avec la gouvernance actuelle de la RDCongo. Il entend bien contribuer à la réalisation de l’alternance par des élections libres, transparentes, inclusives, paisibles et crédibles. Toute sa volonté et son énergie sont mobilisées à consolider l’unité des forces du changement pour faire gagner l’opposition. Et détrompez-vous, la frustration comme candidat injustement exclu ne dicte en aucune façon sa conduite par rapport à la question des élections. C’est l’intérêt général du peuple congolais et du pays qui motive son action. Voilà pourquoi, il est activement impliqué dans toutes les manifestations et dans la désignation d’un candidat commun de l’opposition. Il croit aux élections. Mais pas les élections truquées que veut organiser Kabila pour pérenniser son système de prédation. Enfin, Moïse Katumbi veut concourir personnellement à la construction d’un leadership collectif et exemplaire des forces de l’opposition et y participer avant, pendant et après les élections pour la réussite des idéaux de changement qui seront portés par le candidat commun à l’élection présidentielle

Ce 26 octobre, une grande manifestation de l’opposition est attendue en RDC, qu’espérez-vous de ce mouvement ?

A travers tout le pays, aussi bien dans les grandes villes qu’en milieu rural, les Congolais montrent qu’ils ne veulent pas de machines à voter. Le 26 octobre et les semaines qui suivent, ce message clair sera transmis avec force à ceux qui ont pris le processus électoral en otage. Nous appelons monsieur Nangaa et la Ceni à revenir à l’application de la loi électorale et au respect de son calendrier qui veut que cette période soit consacrée à l’impression des bulletins de vote et non pas au déploiement des ordinateurs. Les Congolais ont droit à des élections justes, crédibles, sincères et fiables. Ne pas écouter la voix du peuple, lui interdire de manifester son opinion, le bâillonner, lui imposer la terreur et pire, le regarder être massacré par des groupes armés dont on est bien souvent l’instigateur conduiront inéluctablement Joseph Kabila et ses partisans à la chute. Ils ne seront pas épargnés.

L’UDPS, une des composantes de l’opposition, a laissé clairement entendre par la voix de son secrétaire général, qu’elle pourrait ne pas participer à cette mobilisation si elle n’obtient certaines garanties des autres composantes de l’opposition. Comment réagissez-vous à ce qui ressemble à une mise en demeure ?

Comme démocrate, il faut respecter toutes les opinions. L’intérêt supérieur du Congo passe par l’alternance. Elle n’est possible que si le élections sont justes et crédibles. L’UDPS est bien placée pour le savoir. En 2006 et en 2011, elle a été victime des divisions de l’Opposition. Elle sait donc que l’unité est la condition sine qua non pour réussir. Mais s’il faut parler en termes de candidats et d’ambitions, Ensemble et Moïse Katumbi constituent aujourd’hui un des plus grands regroupements du pays. Ensemble est une force politique représentée partout à travers le pays. Par rapport aux autres forces de l’opposition, nous avons 58 %, soit plus de 5000 candidats députés nationaux et provinciaux. Nous respectons tous nos partenaires. Notre intérêt commun est avant tout que les élections soient crédibles. Aucun parti ou regroupement n’a qualité de mettre en demeure un autre partenaire. Il n’y a pas de supériorité d’un partenaire sur un autre. L’arrogance, le chantage, les mises en demeure ne conduisent qu’à l’échec. Nous n’avons pas le droit de perdre. La lutte que mènent Moïse Katumbi et les partenaires de l’opposition est un combat de justice et de vérité qui demande conviction et persévérance.

Serait-ce quand même le début d’un schisme au sein de l’opposition ?

Un flot de rumeurs a été déversé sur la place publique et dans les réseaux sociaux. Ce sont souvent des mensonges et des fariboles véhiculés par le régime en place qui cherche à diviser l’opposition et ruiner le travail patient qui a été réalisé au cours des derniers mois entre les principaux leaders de l’opposition. Si l’on veut l’alternance et le changement, il est inutile d’aller fouiller dans les poubelles des autres. Aujourd’hui, nous n’avons qu’un seul adversaire, c’est monsieur Kabila ! Le peuple congolais a assez de maturité pour juger et apprécier qui est dans la vérité et qui est dans le mensonge. Pour vaincre la dictature, il faut l’affronter sur tous les terrains. Ceux qui n’adhèrent pas aux principes qu’il faut être unis, solidaires, soudés se trompent. Ceux qui mettent en avant leurs ambitions personnelles se trompent. Se trompent enfin ceux qui sont effrayés par l’ampleur du combat car ils manquent de force de caractère. A deux mois des élections, il faut s’abstenir de tout ce qui est susceptible de briser l’unité de l’opposition et de faire échec à ses actions car nous formons aujourd’hui une seule et même famille politique. Notre responsabilité à tous est d’engager un dialogue franc et sincère pour arriver à l’alternance.

Que reste-t-il de l’accord de la Saint-Sylvestre, signé entre majorité et opposition sous l’égide des évêques congolais en décembre 2016, qui parlait notamment de décrispation, de libération des prisonniers politiques, du retour des opposants…

Tout ce qui devait revenir à l’opposition n’a pas trouvé un début d’exécution. Par contre, Joseph Kabila et ses partisans en ont largement profité. S’ils croyaient à la légalité de l’arrêt constitutionnel bricolé par leur Cour suprême pour se maintenir au pouvoir au-delà du deuxième et dernier mandat, ils ne seraient pas venus chercher la légitimi au siège de la Cenco (comité des évêques congolais, NdlR). Aujourd’hui, cette légitimité consensuelle a vécu. Nous exigeons avec force et sans relâche ce qui reste à appliquer sans condition, à savoir la libération de tous les prisonniers politiques, le retour des exilés, le respect des droits et libertés fondamentaux notamment celui de manifester pacifiquement et l’ouverture des médias. Et surtout, le 23 décembre à minuit, le départ de monsieur Kabila !

On a vu, la semaine dernière, un meeting de l’opposition interdit en dernière minute à Lubumbashi, on a connu le même scénario ce week-end à Bandundu-ville, des femmes opposantes ont été violées à Lubumbashi, dans ce contexte, peut-on envisager d’aller sereinement aux élections ?

La répression et le climat de terreur entretenus par le régime démontrent que les tenants du pouvoir ne veulent pas des élections crédibles, honnêtes et sincères. Les élections seront mal organisées. Le régime veut planter le cor du chaos et de la déstabilisation du pays pour continuer à s’imposer par la force, au mépris de la volonté du peuple congolais. La leçon politique à retenir est simple, monsieur Kabila ne veut pas quitter le pouvoir. Il veut continuer à imposer son système pour continuer à piller les ressources du pays.

De plus en plus de voix laissent entendre que la Ceni ne pourra être prête le 23 décembre, que le matériel électoral ne sera jamais acheminé sur l’ensemble du territoire à l’heure et à temps ?

La Ceni illustre l’ampleur du délabrement moral du régime. Totalement inféodée au régime, elle fait fi de la loi électorale et de son propre calendrier qui fixe le délai d’impression des bulletins de vote. Sous la dictée du pouvoir, elle refuse avec arrogance et sans autre explication qu’une poussée opportuniste de souverainisme, l’appui de la logistique de la Monusco, l’expertise internationale et l’appui financier des partenaires. Inutile de vous faire un dessin. Alors qu’au même moment, le régime appelle à la mobilisation internationale pour endiguer l’épidémie d’Ebola, de l’autre, il veut organiser des élections à huis clos à coût de centaines de millions de dollars dépensés sans contrôle. Allez-y comprendre ! En termes de logistique, de finances, et de bulletins de vote, rien n’est prêt. Si on raisonne par l’absurde, c’est une vaste opération de détournement d’argent public. Ces élections sont le prétexte d’un hold up, d’un fric frac en bande organisée. A 30 jours de la campagne électorale, même la cartographie des bureaux de vote n’est pas encore publiée. Joseph Kabila et Corneille Nangaa porteront seuls l’écrasante responsabilité de cet échec ! Car qu’il y ait ou pas élections, tout se fera sur fond de tricheries, de violences et de contestations.

La machine à voter est évidemment au centre de toutes les attentions. Pour vous, pas de scrutin possible avec cette machine ?

La machine à voter est une machine à perpétuer les problèmes de légitimité du pouvoir à la tête du Congo. Elle a vocation a assassiner la volonté du peuple et à asseoir l’autorité de ceux qui ont pris le processus électoral en otage. Ce n’est pas deux semaines après les élections communales en Belgique que je vous apprendrai tous les problèmes que peut poser le vote électronique. De surcroît, en RDCongo, ce vote est totalement illégal. Des gens sont morts pour des élections crédibles. Des gens continuent à souffrir pour le changement. Le recours à la machine à voter est une parfaite trahison des attentes du peuple congolais. Au-delà de l’aspect de légalité, une lecture politique donne lieu à penser que le régime cherche à imposer au peuple congolais un résultat électoral octroyé et non mérité. Les Congolais l’ont compris et refusent cette parodie. C’est une stratégie de tricherie et de fraude massive pour perpétuer le régime.

Si Corneille Nangaa, le patron de la Ceni, ne fait pas marche arrière, quelle est votre marge de manoeuvre ?

On ne peut pas demander au peuple une marge de manoeuvre. Le peuple congolais est le détenteur de la totalité du pouvoir d’Etat. Il peut faire avec son pouvoir ce qu’il veut notamment en recourant à l’article 64.l de la Constitution dont la philosophie, ni institutionnelle ni institutionnaliste. En toute objectivité, la machine à voter est illégale. Kabila veut gagner une majorité des 3/5 aux législatives et sénatoriales pour changer la constitution et revenir au pouvoir. Participer aux élections dans ces conditions c’est légitimer le changement. Et boycotter, c’est ouvrir la voie au maintien du régime en place. Il ne peut en être question. Avec la société civile, le Comité laïc de coordination, les mouvements citoyens, nous organiserons la résistance et continuerons le combat !

Peut-on réellement envisager une transition sans Kabila après le 23 décembre s’il n’organise pas le scrutin ? Comment pousser ce président hors mandat vers la sortie et qui pour gérer cette transition ?

Au-delà du 23 décembre 2018, Joseph Kabila n’aura ni légalité, ni légitimité pour rester à la tête du pays. Il doit partir. Mais, on ne doit pas se focaliser sur une personne. Aujourd’hui, le parlement, la justice, la Ceni, la Cour constitutionnelle sont contre le peuple congolais. Toutes ces institutions privatisées coalisent pour le maintien du régime criminel en place. Le peuple congolais n’est plus du tout disposé à la résignation muette au malheur. Il a pris conscience qu’il peut reprendre son destin en main. A ce titre, il faut saluer l’action du CLC, des mouvements citoyens Lucha, Filimbi, Les Congolais Debout et de toute la société civile. Tous, et nous avec, avons appelé les Congolais à ne plus céder à la peur, au doute et à la résignation !

Justement, on a vu que les Congolais étaient prêts à se mobiliser en décembre 2017, janvier et février 2018 lors de la marche des catholiques. Certains ont été abattus jusqu’au coeur des églises, pensez-vous qu’une nouvelle vague de mobilisation soit possible ?

Le peuple congolais est un peuple courageux et plein de maturité. Le peuple congolais est à la hauteur de son destin. Qu’on se le dise, les Congolais où qu’ils soient, à l’intérieur comme dans la diaspora n’acceptent plus l’humiliation. En 2015 déjà, le peuple s’était levé contre le changement de la Constitution. A l’époque, avec mes amis du G7 – Charles Mwando, Pierre Lumbi, José Endundo, Gabriel Kyungu, Christophe Lutundula, et Moïse Katumbi, nous avions pris le parti d’endosser ce combat. Ce combat continue. Une nouvelle vague est inéluctable. Ne pas le voir, ne pas y croire, ce serait méconnaître la force de l’héritage de Rossy Tshimanga, Thérèse Kapangala, Luc Nkulula et de tant d’autres martyrs qui se sont sacrifiés pour une promesse d’avenir meilleur. Ce serait réduire à rien le combat d’Eugène Diomi, Jean-Claude Muyambo, Franck Diongo, Carbone Beni, des activistes des mouvements citoyens, injustement privés de liberté. La vraie opposition ce n’est pas nous les leaders, c’est le peuple qui souffre tous les jours. Il a besoin seulement d’un mot d’ordre. Il n’exige rien. Les Congolais ont vaincu la peur. Ils savent braver les forces du mal. Et je peux vous l’affirmer, dans son état de conscience, il est prêt à braver nimporte quelle armée, n’importe quel dictateur.

Le régime en place est accusé de massacres au Kasaï, du meurtre de deux experts des Nations unies, d’avoir abattu des manifestants pacifiques jusque dans les églises, d’avoir pillé éhontément les richesses du pays et la liste est encore longue. Malgré cette litanie d’accusations, la communauté internationale brille par son manque de réaction, comment expliquez-vous cela ?

S’il faut parler de l’engagement de la Communauté internationale, permettez-moi tout d’abord de saluer le choix de l’académie de Stockholm qui en attribuant le prix Nobel de la Paix au Dr. Mukwege a mis en lumière le drame congolais à travers un de ses plus dignes fils. Au sein de la Communauté internationale, nombre de partenaires, d’organisations tant étatiques que de la société civile, n’ont cessé de témoigner leur attachement au peuple congolais. Bien sûr, il est évident que l’assassinat de Zaida Catalan et de Michael Sharp (les deux experts des Nations unies abattus au Kasaï) est loin d’avoir provoqué au sein de la communauté internationale une réaction identique à celle suscitée par celui du journaliste Khashoggi.

 
En RDCongo, il faut malheureusement déplorer la banalisation des crimes, des assassinats, des massacres et fosses communes. Heureusement, l’attribution du prix Nobel de la Paix à un Congolais apporte un signal fort et l’espoir de savoir que la vie et la mort en RDCongo ont autant d’importance qu’ailleurs. On aurait pu l’oublier tant la tragédie congolaise laisse indifférent. En ce qui nous concerne, nous sommes déterminés à nous mobiliser et à faire notre part parce que ces crimes du régime Kabila sont imprescriptibles. Leurs auteurs doivent être jugés. Nous sommes conscients que la communauté internationale attend de notre part une attitude responsable et qu’en aucun cas, on ne peut justifier l’échec sur le dos des autres. Les Congolais doivent rester mobilisés et résister à tous ce qui ne correspond pas à leurs intérêts.

Si vous aviez un message à faire passer aux Européens ?

La crise congolaise est d’abord et avant tout une crise de légitimé du pouvoir. Dans les années 90, la même crise a conduit à une catastrophe humanitaire sans précédent et à l’effondrement de la RDCongo. Nos partenaires occidentaux et asiatiques d’ailleurs, sont bien trop éveillés pour croire en des élections crédibles avec des machines à voter et avec 16,6 % des électeurs sans empreintes digitales. Seules des élections crédibles peuvent épargner aux Congolais une nouvelle tragédie. L’Europe, les USA et tous nos partenaires d’Asie doivent maintenir la pression et ne céder en rien aux apparences que donne un régime voyou qui allie à l’extérieur la ruse, à l’intérieur la terreur et le crime pour conserver le pouvoir et maintenir le Congo en coupe réglée.

Source: http://www.mediacongo.net/

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