« La présidence de la Banque mondiale doit être confiée à un Africain »

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Le directeur général du Nepad, Ibrahim Assane Mayaki, met en cause la règle non écrite qui veut qu’un Américain succède à Jim Yong Kim à la tête de l’institution.

Tribune. Si l’annonce de la démission de l’Américain Jim Yong Kim de la présidence de la Banque mondiale, lundi 7 janvier, a pris tout le monde de court, le débat qui en a découlé est resté sans surprise. Très vite, des rumeurs ont commencé à circuler sur son potentiel successeur, avec son lot d’hypothèses, parfois sérieuses, souvent extravagantes. Ces hypothèses avaient néanmoins toutes un point commun : la nationalité américaine des candidats. En effet, une règle non écrite bien connue veut que le président de la Banque mondiale soit un Américain. Une tradition qui reflétait bien le monde du XXe siècle mais qui est un miroir déformant des réalités du XXIe siècle.

Lorsque la Banque mondiale a été fondée, en 1944, l’Occident dominait la mondialisation économique, avec les Etats-Unis en architectes du nouvel ordre mondial. En 1991, la chute de l’URSS semblait confirmer la victoire sans appel du libéralisme politique et économique, consacrant l’hyperpuissance américaine. A l’aube du XXIe siècle, les bailleurs de fonds occidentaux et les institutions de Bretton Woods dictaient encore la voie à suivre pour le développement des pays d’Afrique, du Moyen-Orient ou d’Asie. Certains observateurs sont allés jusqu’à parler de « fin de l’histoire »…

« Diplomatie de connivence »

Que de certitudes ont été bouleversées en un peu moins de deux décennies ! L’Asie a émergé comme nouveau centre de l’économie mondiale, avec la Chine en locomotive de la croissance. Pékin s’est d’ailleurs érigé en alternative d’un ordre américain à bout de souffle, où une certaine « diplomatie de connivence » – pour reprendre les mots du chercheur français Bertrand Badie – continuait d’écarter les pays du Sud du directoire du monde. De son côté, l’Afrique est désormais le réservoir de la croissance mondiale et le géant démographique de demain. En parallèle, le fléau du populisme a proliféré dans de nombreux pays du monde. Avec les peuples accusant la mondialisation de tous les maux, les institutions internationales fondées sur la coopération internationale et le multilatéralisme se retrouvent aujourd’hui exposées à de nombreuses critiques.

Cette recomposition géopolitique s’est logiquement accompagnée d’une crise de légitimité de la Banque mondiale. Autrefois institution incontournable du développement, elle expérimente aujourd’hui un déclin relatif dû à un faisceau de facteurs. Tout d’abord, l’accès aux marchés financiers s’est largement renforcé ces dernières années pour les pays en développement, leur offrant une plus grande diversité dans leurs sources de financement. Durant la même période, un rejet de plus en plus fort du consensus de Washington s’est installé parmi les élites et populations des pays en développement, mais aussi des pays développés, mettant sous pression des institutions comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI), qui n’avaient jamais été aussi contestées auparavant.

 

De surcroît, et pour la première fois, les Américains ont élu un président qui critique ouvertement les institutions multilatérales, prônant un nationalisme économique en décalage avec le rythme de la mondialisation actuelle. Dans ce contexte, sous quel prétexte pouvons-nous encore accepter que le président de la Banque mondiale soit nécessairement un Américain ? Loin de moi l’idée de croire qu’aucun Américain n’ait le profil pour le poste, mais je plaide pour une compétition ouverte où les candidatures de toutes les nationalités doivent être prises en compte. Quelle crédibilité peut avoir une institution internationale prônant la bonne gouvernance et la transparence avec une procédure de recrutement opaque et déloyale ? La Banque mondiale doit impérativement changer le mode de recrutement de son président si elle veut conserver son attrait et sa crédibilité.

Une image d’arrogance

Car au-delà de la dimension technique du poste, le rôle du président de la Banque mondiale – qui a le statut d’un quasi-chef d’Etat – est éminemment politique. C’est pourquoi je crois qu’il est temps que la direction de la Banque mondiale soit confiée à une personne issue du continent africain. De tous les terrains d’actions de la Banque mondiale, l’Afrique est celui où les enjeux sont les plus colossaux : investissements dans les infrastructures, réduction de la pauvreté, transformation de l’agriculture, accès à l’énergie, urbanisation galopante, développement du capital humain… Sans compter le principal défi de ce siècle, le changement climatique, qui affecte déjà de nombreux pays africains.

Investir dans ces pays et impulser des réformes audacieuses nécessite une relation de confiance, qui est aujourd’hui à reconstruire pour casser l’image d’arrogance qu’ont pu parfois renvoyer les équipes de la Banque mondiale à leurs interlocuteurs. Un Africain sera plus à même d’inciter des gouvernements de pays en développement à lutter contre la corruption ou à mieux gérer leurs dettes publiques sans pouvoir être accusé d’impérialisme ou de néocolonialisme.

Choisir un candidat d’un pays du Sud dans une institution historiquement du Nord, c’est aussi envoyer un message fort en faveur d’une mondialisation plus équilibrée, où chaque pays peut avoir une voix qui compte sur les affaires du monde. Nommer un Africain à la tête de la Banque mondiale, c’est reconnaître l’émergence de nouvelles puissances dans la mondialisation et la nécessité de s’atteler à de nouvelles missions comme la sauvegarde des biens publics mondiaux et la conservation de la biodiversité. Pour entrer pleinement dans le XXIe siècle, la Banque mondiale n’a en réalité d’autre choix que de mettre fin à soixante-quinze ans d’« America First » et d’inaugurer enfin l’ère du « World First » !

Source: http://www.mediacongo.net/

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