Interview. Toma Muteba « La biennale de Lubumbashi peut devenir une vitrine de l’art congolais au niveau international »

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Toma Muteba Luntumbue est artiste, historien de l’art et professeur en Belgique. Il est le directeur artistique de la biennale de Lubumbashi, dont la cinquième édition se tiendra du 7 octobre au 12 novembre 2017. 

Le Courrier de Kinshasa : Quelle sera la particularité de cette 5ème édition de la biennale de Lubumbashi ?

Toma Muteba : c’est une édition de consolidation. La biennale commence à gagner en maturité. L’ancrage est beaucoup plus fort. Nous essayons maintenant de conforter l’ancrage populaire. La biennale est gratuite, c’est une fête des arts destinée à toute la ville de Lubumbashi. Nous essayons d’aller dans tous les quartiers pour sensibiliser le public à la création contemporaine, faire connaître les artistes congolais à leur propre public et faire connaître le meilleur de l’art international à Lubumbashi. Par ailleurs, dans les premières éditions, la biennale ne durait quelques jours. Lors de la quatrième édition, nous avons étendu la durée à un mois. Nous poursuivons sur le même format pour la cinquième édition afin notamment de permettre une fréquentation un peu plus assidue du public.

LCK : y’a-t-il des nouveautés dans les activités prévues ? 

TM : Cette année, nous allons organiser l’atelier Picha qui, à l’origine, une volonté de l’association Picha de combler le fossé entre les artistes locaux et internationaux. Lors des premières éditions, il a été constaté que les artistes locaux manifestaient une sorte de complexe envers les artistes qui venaient de l’étranger. Il existait également un manque de moyens au niveau local dans le secteur de l’enseignement artistique au niveau supérieur à Lubumbashi. Mais nous constatons que le contact avec les artistes internationaux est profitable pour nos artistes. Ils peuvent s’outiller, s’informer sur l’actualité de l’art et se frotter à de nouvelles pratiques. L’atelier que nous avons mis en place vise à  combler un vide, Son objectif est de  tenter de surmonter  les lacunes sur le plan théorique mais aussi dans l’organisation quotidienne de leur vie d’artistes ou encore fournir de l’aide dans le montage de leurs projets personnels. C’est un atelier extrêmement concret du point de vue de la professionnalisation. Les ateliers seront organisés au mois de juillet at au mois de septembre. La biennale débute le 7 octobre et durant cette période d’un mois, seront organisées des journées professionnelles, des discussions interdisciplinaires, des projections dans différents quartiers populaires notamment à la Maison des jeunes de la Katuba ou à la Ruashi. Nous organisons également des ateliers à destination des élèves pour l’institut des Beaux-arts de Lubumbashi, en lien avec des artistes invités. Les expositions se feront dans plusieurs sites. Mais cette année, nous mettrons fortement l’accent sur la médiation, c’est-à-dire permettre la rencontre entre l’art contemporain et le public. Pour cela, nous formons également des acteurs de la médiation qui pourront conduire le public et leur transmettre des éléments d’approche des œuvres qui sont présentées.

LCK : Combien d’artistes nationaux et internationaux sont-ils attendus ?

TM : La sélection n’est pas encore terminée. Néanmoins, l’académie des Beaux-arts de Kinshasa va, à ma demande, sélectionner 5 artistes issus de son enseignement et l’Institut des Beaux-arts de Lubumbashi va également en sélectionner 5. C’est l’occasion de faire travailler ensemble ces deux institutions nationales et d’établir un véritable pont entre les scènes artistiques de nos deux grandes villes. Mais il y a aussi d’autres artistes invités en RDC, et d’autres pays comme le Brésil, l’Allemagne, le Kenya, l’Afrique du sud, le Nigéria, la Suisse, l’Espagne, la Thaïlande, la Pologne… Mais rassurez-vous, ce n’est pas une sélection pléthorique car c’est assez coûteux de faire venir un artiste étranger.

LCK : Quels sont les critères de sélection de ces artistes et les artistes non issus de ces deux institutions sont-ils exclus ?

TM : Non, la Biennale est ouverte à la diversité des pratiques. Personne n’est exclu. Dans le cadre de l’atelier Picha, nous sélectionnons 10 artistes de toutes les disciplines. On leur demande juste que leur démarche artistique soit pertinente. Ils peuvent être issus des arts visuels ou encore des arts de la scène. Leur pratique doit juste témoigner d’une certaine démarche qui soit ancrée et déterminée. D’une part, qu’il y ait un souci de l’innovation, d’autre part qu’il y ait une grande liberté dans le travail. On tient compte de la qualité plastique, du point de vue, du contenu. Quel est le message de l’artiste ? Au cœur de sa démarche, il faudrait retrouver des préoccupations liées à l’actualité de la RDC ou du monde, des questions essentielles qui parlent au public. La sélection n’est donc pas liée à l’aspect formel des œuvres.

LCK : Par rapport au contenu justement quel est le thème de la biennale cette année ?

TM : Cette année nous travaillons sur le concept-titre « Eblouissements », tiré d’une œuvre récente de l’essayiste gabonais Joseph Tonda (NDLR Joseph Tonda, L’impérialisme postcolonial. Contre la société des éblouissements, Karthala. 2015). Il utilise ce concept pour parler de notre époque bouleversée par la mondialisation. Une époque où il existe énormément de faits et de phénomènes censés nous impressionner. Qui dit impressionner, dit également aveugler. Donc l’éblouissement renferme en même temps l’idée d’émerveillement et d’aveuglément. Dans ses écrits, l’auteur essaie de saisir l’évolution des sociétés de l’Afrique centrale. La parole est donnée  aux artistes pour questionner la réalité qui a cours en RDC.

LCK : vous êtes le directeur artistique de la biennale depuis la quatrième édition. Quel bilan pouvez-vous tirer des précédentes éditions et quel impact l’événement a-t-il eu sur la suite de la carrière de certains artistes ?

TM : Il existe une grande curiosité à l’internationale pour la Biennale de Lubumbashi car c’est une biennale qui a été créée par les artistes eux-mêmes. C’est une biennale atypique car beaucoup de biennales à travers le monde obéissent à une forme d’uniformisation des pratiques. Ce qui n’est pas le cas à Lubumbashi. Quelques artistes montrés à la biennale ont suscité une curiosité des milieux professionnels. Ils ont été invités pour des résidences et des expositions à l’extérieur de la RDC. Le bénéficie direct de cet événement est aussi visible au niveau de l’institut des Beaux-arts de Lubumbashi. La directrice nous a fait savoir notamment que le lancement des ateliers pendant la biennale favorise une forte émulation des jeunes qui sont venus nombreux pour s’inscrire à l’institut. La Biennale est extrêmement bénéfique du point de vue de l’animation et de l’énergie qu’elle procure à la communauté artistique.  Elle contribue à mieux faire connaitre la ville de Lubumbashi et peut également devenir une vitrine de l’art congolais au niveau international. Néanmoins, la biennale reste encore précaire car nous l’organisons avec très peu de moyens. La biennale peut devenir un atout pour galvaniser le secteur du tourisme. Ce n’est pas un événement commercial, mais il peut à long terme avoir des retombées économiques très positives.

LCK : Comment les habitants de Lubumbashi accueillent-ils la biennale ?

TM : Depuis les premières éditions, beaucoup d’œuvres ont été exposées dans l’espace public et toutes les expositions sont gratuites. Le public est constitué de très nombreux jeunes qui manifestent une très grande curiosité et une grande soif de connaissance. La biennale veut s’ouvrir au public populaire qui n’a généralement pas accès à une offre culturelle dans différents quartiers. Nous essayons, avec l’aide des artistes d’inventer les nouvelles formes de rencontres avec le public. Déjà nous nous arrimons aux structures culturelles existantes pour une créer un  « temps fort », La biennale est une fête de tous les arts visuels qui veut s’inscrire durablement dans la culture et l’espace de la ville de Lubumbashi. Elle vient aussi épauler beaucoup de professionnels qui, au niveau local, font un travail culturel discret mais efficace.

Légendes et crédits photo : 

Photo1 Toma Muteba Luntumbue. ©Bruno Oliveira Photo2 Jean Katambayi Mukendi, Afrolampe # 1, 2016, ballpoint pen and marker pen on paper, 83 x 58,6 cm, courtesy trampoline, Antwerp Photo 3 Maurice Mbikayi, The Guardian 2, 2017. Photography (C-print), 180 x 120 cm

Source : adiac-congo.com

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