Interview. Sylvie Jacqueline Ndongmo : « Les médias sont un acteur incontournable »

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D’avis que la Résolution 1325 du Conseil de sécurité de l’ONU est au cœur du développement de notre continent, la présidente de WILPF-Cameroun a préconisé, à deux mois de son 17e anniversaire, que les femmes des médias s’en approprient. Elle l’a confié au Courrier de Kinshasa à la fin du séminaire mobilisant ces dernières à cet effet tenu par le réseau Femmes éditrices pour la paix et la sécurité en Afrique centrale (Feppsac) du 29 au 31 août dernier à Yaoundé avec le soutien du Bureau régional des Nations unies pour l’Afrique centrale (Unoca).

Interview. Sylvie Jacqueline Ndongmo : « Les médias sont un acteur incontournable »Le Courrier de Kinshasa : Comment devrait-on vous présenter à nos lecteurs ?

Sylvie Jacqueline Ndongmo : Je suis Sylvie Jacqueline Ndongmo, présidente de la section camerounaise de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté, LIFPL, ou Women’s International League for Peace and Freedom, WILPF, en anglais. Je coordonne, avec Annie Matundu, de la RDC, le comité Afrique de la WILPF.

L.C.K. : Quelle mission s’assigne la WILPF et en quoi consiste votre tâche en tant que présidente de cette ligue internationale ?

S.J.N : Nous partageons la vision de la WILPF à tous les niveaux. Cette organisation a 102 ans, elle est née en 1915, au lendemain de la Première Guerre mondiale. 136 femmes s’étaient alors levées comme un seul homme pour marcher et dire non aux affres de la guerre. Elles refusaient de rester indifférentes face aux multiples dégâts causés par la guerre. Dès lors, la mission principale de la WILPF est de promouvoir la paix dans le monde par des méthodes non violentes en interrogeant les causes profondes des conflits. Nous pensons que si cela n’est pas fait, des solutions durables ne peuvent pas être trouvées. Savoir pourquoi, dans le cas de Boko Haram, par exemple, des jeunes gens sont prêts à se sacrifier quitte à se faire exploser ou lancer des bombes dans un marché, etc. Ils peuvent être traduits en justice, voire même éliminés pour avoir posé de tels actes, mais  il faut s’interroger sur les motivations car pour en arriver là, ils doivent bien être poussés par quelque chose. WILPF interroge les causes profondes des conflits et a la spécificité de travailler avec des sections dans divers pays de sorte à en avoir une vision globale. Car les conflits et les défis sécuritaires sont mondiaux, globaux, ils ne sont pas seulement le fait de l’Afrique. Il leur faut donc une réponse globale. Les différentes sections et différents regroupements de la WILPF,  WILPF-Afrique, WILPF-Europe, etc., rassemblent les différentes perceptions de leurs pays, leurs continents afin qu’au travers des échanges d’expériences, des solutions globales et des actions conjointes soient prises en faveur de la paix par les femmes. C’est de la sorte que nous travaillons.

L.C.K. : Vous préconisez des plans d’actions nationaux (PAN) à joindre à la Résolution 1325. Ne se suffit-elle pas ? En faudrait-il absolument ?

S.J.N. : La résolution 1325 a été adoptée le 31 octobre 2000 par les États membres des Nations unies. Le Conseil de sécurité des Nations unies a demandé que des plans d’actions nationaux y soient joints dans chaque pays pour en faciliter la mise en œuvre. Les principes de la R1325 sont repris à travers ses 18 articles mais il faut un plan d’action dans la phase opérationnelle parce que les contextes sont différents dans le cas de la RDC, du Burundi ou du Cameroun, par exemple. Les PAN permettent de ressortir les actions prioritaires à mener par chaque État en fonction de leurs contextes. Ainsi, le plan d’action de la RDC ne pourrait être comme celui du Cameroun car les contextes ne sont pas les mêmes. Les PAN permettent également d’avoir une visibilité des opérations menées. Et, tout plan d’action devrait avoir des objectifs, un but, des timeline, des délais et même les moyens subséquents, y compris un volet suivi et évaluation. Il faut un plan d’action pour que l’on sache, par exemple, en ce qui concerne le premier pilier, la participation, quelles sont les actions à mener pour favoriser la participation des femmes dans le processus de paix au Cameroun. Cela demande qu’un certain nombre d’actions soient listées suivant des délais avec des partenaires identifiés et des moyens subséquents ainsi que les ministères sectoriels qui peuvent l’appuyer. Car, il faut le savoir, les PAN sont de la responsabilité de l’État. La société civile, les institutions internationales, les médias, etc., l’accompagnent simplement dans leur élaboration et leur mise en œuvre. Il est donc nécessaire d’avoir un plan d’action pour définir les priorités nationales, les délais, les budgets alloués et, surtout, pour bien faire le suivi et l’évaluation afin de pouvoir améliorer les performances.

L.C.K. : Existe-t-il des plans d’actions nationaux adoptés en Afrique ? Qu’en est-il de leur mise en œuvre ? Quels résultats ont-ils produit ?

S.J.N : À ce jour, soixante-sept pays dans le monde ont des plans d’actions nationaux. Dans la sous-région de la CEEAC, seulement quatre pays l’ont. Il s’agit de la RDC,  du Burundi, du Rwanda et de la République centrafricaine. Dans deux pays, au Cameroun et au Tchad, ils sont en cours de finalisation. Les autres pays n’en ont pas encore. Certes, il y a beaucoup d’obstacles dans la réalisation de la mise en œuvre mais nous avons bon espoir en l’avenir, parce que les PAN sont déjà une reconnaissance du rôle des femmes dans le processus de paix. Le simple fait d’adopter un PAN démontre la volonté de l’État concerné à faciliter ou alors à promouvoir la participation des femmes dans les processus de paix. Le volet implémentation est une autre paire de manche. Mais il y a quand même des avancées, dans le cas de la RCA, par exemple, il y a eu beaucoup d’initiatives qui ont permis aux femmes de ce pays de marquer leur présence même dans des fora internationaux et régionaux pour porter, à l’attention de la communauté internationale et régionale, les préoccupations des femmes et de la population en général de la Centrafrique. Ce qui a généré un certain nombre d’actions en faveur de la RCA. Je le dis en connaissance de cause car j’ai assisté à un pré-sommet du genre, organisé avant un sommet de chefs d’État. Les femmes de la RCA avaient bénéficié d’une facilité des Nations unies pour y participer. Mais avant, un bon plaidoyer avait été pensé, c’était l’occasion de le faire pendant le sommet. Elles ont obtenu des résultats conséquents. Je me souviens qu’il avait été alors décidé qu’une mission de solidarité soit effectuée en RCA, et ce fut fait. Elle était conduite par la directrice générale de l’ONU Femmes et l’envoyée spéciale de l’Union africaine chargée des questions de paix et sécurité. Toujours en termes d’avancées, je citerais les initiatives prises dans le cadre du programme DDR (désarmement, démobilisation et réintégration) pour faciliter la réinsertion des femmes en renforçant leur pouvoir économique. Je parlerais aussi du cas du Cameroun  où ONU Femmes mène des actions dans ce sens dans l’est, dans l’extrême-nord du pays. Elles sont génératrices de revenus et visent la promotion de la cohésion sociale à travers différentes activités. Ce travail est fait en partenariat avec le gouvernement, notamment le ministère de la Promotion de la femme et de la famille ainsi que la société civile, bien entendu. C’est également le cas au Rwanda où ce programme permet la réinsertion des femmes dans les communautés, à travers le renforcement de leur pouvoir économique. C’est vrai que la mise en œuvre est très lente, mais elle est à l’image du processus de paix lui-même car il s’agit de construire quelque chose de durable. En fait, c’est un changement de mentalités, Change of mindset, dit-on en anglais. Cela prend du temps. Certes, l’on ne peut pas obtenir des résultats concrets tout de suite mais ils finiront par devenir palpables si l’on s’y prend bien. À travers la WILPF, nous saisissons parfois des occasions de célébration pour descendre dans les communautés, les lycées et les collèges ou même les écoles afin d’avoir des causeries avec les tout-petits sur la paix. Nous assurons l’éducation à la paix, savoir comment faire pour les valeurs de tolérance, solidarité, etc. Sur le champ, nous ne pouvons pas en mesurer l’impact, mais ce sera sur le long terme. Ces petits enfants grandissent en comprenant que les conflits vont persister mais le plus important, c’est la manière dont ils sont gérés. Une fois, dans une classe de cours élémentaire 1, les élèves, de petits enfants, nous ont dit : « S’il vous plaît, madame, ce que nous voyons en Centrafrique, nous n’en voulons pas au Cameroun ». Nous leur avons demandé pourquoi, ils nous ont répondu avec une voix implorante  : « Parce qu’il y a beaucoup de morts… ». Nous avons poursuivi en leur affirmant que nous étions de leur avis tout en soulignant : « Mais vous vous bagarrez aussi avec vos camarades jusqu’à vous entretuer avec des objets pointus…  ». Ils nous ont tout de suite promis : « Désormais, nous ne le ferons plus madame ! ». Cela a l’air de rien, mais ils comprennent. Je suis convaincue que cela aura des impacts d’ici quelques années.Interview. Sylvie Jacqueline Ndongmo : « Les médias sont un acteur incontournable »

L.C.K. : Quelles sont les attentes du WILPF par rapport aux médias, plus particulièrement aux femmes des médias à qui vous avez fait une adresse ?

S.J.N.: La première, c’est que les femmes des médias s’approprient cet instrument d’importance capitale, cette importante résolution qui est au cœur du développement de notre continent. Car le sujet paix et sécurité est interpellateur pour tous. La deuxième attente est en rapport avec leur mission et rôle en tant que femmes de médias. Des études ont prouvé que l’action ne peut porter sans que les médias s’impliquent. Nous en avons menées deux, en 2014 et en 2016, elles ont relevé que les médias sont un acteur incontournable. Par ailleurs, nous pensons que les femmes, au-delà des médias, ont un triple rôle dans la société. Il s’agit des rôles reproducteur, producteur et communautaire qui leur assignent un certain nombre de responsabilités. Ainsi, ces rôles et responsabilités, de même que cette position de femme de médias dans la société leur donnent le pouvoir nécessaire d’impacter sur les populations à travers les messages qu’elles passent et leur façon de communiquer. C’est ce qui nous pousse à demander aux femmes des médias de s’approprier cet instrument, quitte à savoir que la paix dans nos pays, dans notre sous-région d’Afrique centrale dépend en grande partie d’elles parce qu’une information passée dans un média peut soit ramener la paix ou soit envoyer les gens dans la rue. Il est donc question de leur faire comprendre les enjeux de la paix et de la sécurité dans notre sous-région, mais aussi de savoir comment traiter l’information, comment, au-delà de l’action d’information pure, être un outil de paix. Le message lancé aux femmes des médias, c’est d’être des ambassadrices de la R 1325, de la paix mais également des ambassadrices de promotion de la non-violence dans la société. Car les conflits font partie du vécu quotidien, l’on ne peut pas vivre sans conflits. Mais pour les résoudre, tout réside dans la façon de les gérer. Il arrive parfois qu’ils soient mal gérés du fait de l’information. Cela se vérifie partout, je ne parle pas seulement des médias. Dans un dialogue même en famille, la façon dont vous parlez à une personne peut vous mettre en conflit. Alors, comprenez l’impact considérable que cela peut avoir si le média, qui a une grande portée, présente mal l’information. Les médias devraient donc s’impliquer véritablement dans cette démarche de paix et sécurité. L’on a souvent l’impression que ce discours ne concerne que le voisin tant que l’on n’a pas été touché dans sa chair. Car l’on ne comprend pas vraiment la nécessité que l’on a de s’impliquer en tant qu’individu pour la paix et la sécurité. 

 

Légendes et crédits photo : 

Photo 1 : Sylvie Jacqueline Ndongmo face aux femmes des médias Photo 2 : La photo de famille des participantes au séminaire de Yaoundé

Source : adiac-congo.com

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