Interview. Patrick Mutombo : « La RDC est une mine de talents mais le pays souffre malheureusement d’un manque d’organisation »

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Vainqueur d’un titre historique de la NBA en juin 2019, avec les Raptors de Toronto, où il est assistant coach depuis 4 ans, Patrick Mutombo, dans cet entretien accordé au Courrier de Kinshasa, estime néanmoins qu’avec une bonne organisation, des infrastructures et des équipements appropriés, la RDC disposera de nombreux talents qui amèneront le pays vers l’excellence dans le sport en général et dans le basket-ball en particulier.

Le Courrier de Kinshasa : En quoi consiste votre travail comme coach adjoint des Raptors de

Toronto

Patrick Mutombo : Ce travail englobe beaucoup d’activités : préparation des matches, entraînements des joueurs, préparation des vidéos de matches ainsi que d’autres projets sportifs.

LCK : Qu’est-ce qui, selon vous, a contribué au succès des Raptors cette année ?

PM : Dans la NBA, on ne peut gagner qu’avec de bons joueurs. Kawhi Leonard est l’un des éléments-clés qui a fait basculer la balance en notre faveur. L’équipe a recruté également Marc Gasol et nos jeunes joueurs ont, par ailleurs, acquis de l’expérience, notamment Pascal Siakam et Fred Vanvleet. Plusieurs facteurs combinés ont contribué au sacre des Raptors à la NBA. Il y’a aussi la culture du club qui consiste à rêver grand et de faire tout ce qui est possible pour arriver au sommet.

LCK : Les Raptors sont considérés comme la plus africaine des équipes de la NBA. Est-ce un choix assumé ou juste le hasard ? Cette présence a-t-elle été déterminante dans l’obtention de ce premier titre ?

PM: Toute organisation reflète la philosophie de son leader. Masaï Ujiri a vu le potentiel d’un jeune comme Pascal Siakam que beaucoup d’équipe de NBA ne voyaient pas. Il manquait certaines choses à son jeu mais il avait une finesse qui était rare et Masaï a pu le voir. Et même quand Pascal n’était aussi performant qu’aujourd’hui, le président du club a préféré le garder et tout le groupe est resté positif et a travaillé avec ce jeune joueur. Le pari a été payant. Serge Ibaka est beaucoup respecté en NBA et aussi Anunoby. Donc, la NBA est consciente de ce que les joueurs africains apportent à cette ligue. Mais les bons résultats des Raptors ne sont pas seulement dus aux performances des joueurs africains, même s’ils ont une bonne influence dans l’équipe.

LCK : Pascal Siakam a été recruté lors d’un événement de « Basket ball without borders » en Afrique. Quelle est l’importance de ce type d’organisation en Afrique, en dehors du simple fait de recruter des joueurs pour la NBA ?

PM : On perd souvent de vue que lorsque l’on organise ce type d’événements, les deux ou trois meilleurs sont recrutés pour aller en NBA. Mais quel sort est-il alors réservé aux autres ? C’est ainsi qu’avec l’organisation « Giants of Africa » de Masaï Ujiri, lorsque nous nous rendons en Afrique, nous avons développé des cursus qui nous permettent d’inculquer des valeurs à ces jeunes qu’ils pourront garder pendant plusieurs années et même en notre absence. Nous travaillons également avec des coachs ; nous croyons fortement qu’il faut d’abord éduquer les éducateurs, car l’éducateur ne transmettra que ce qu’il connaît. Un échange très positif se fait à ce niveau et au fil des années nous voyons un changement qui s’opère. L’Afrique dispose de potentialités qu’aucun autre continent ne détient. Ce que nous possédons ne peut être enseigné. L’Europe peut avoir l’intelligence de jeu ou encore la tactique mais les qualités physiques et athlétiques se trouvent sur le continent africain. Une fois en Afrique, on pourra progresser dans l’enseignement de la méthodologie du basket et dans la structuration du secteur, nous aurons beaucoup plus d’Africains qui évolueront en NBA et en Europe. Ces camps de basket permettent ainsi d’inculquer de nouvelles connaissances, de nouvelles méthodologies de travail, d’encourager et aussi de rendre réel ce qui pourrait sembler lointain. Masaï Ujiri, moi-même et la plupart de coachs qui travaillent dans la ligue n’avons pas joué en NBA. Ces jeunes peuvent ainsi prendre comme modèles de gens qui sont et parlent comme eux. Ils peuvent même faire mieux que nous, car l’avenir de l’Afrique se trouve dans la jeunesse. Nous voulons faire notre part.

LCK : Qu’en-est-il de ces camps d’entraînement au niveau de la RDC ?

PM : Ceci est ma plus grande frustration. J’ai abordé ce sujet avec les responsables de la NBA, notamment le président, qui sont des personnalités que je connais très bien et dont certains sont mes mentors. Ils m’ont fait savoir que le principal obstacle avec le Congo se trouve au niveau de l’organisation. Le plus grand nombre de talents se trouvent en RDC et au Nigeria. Le Congo est une mine de talents mais le pays souffre malheureusement d’un manque d’organisation. Néanmoins, des activités y sont organisées notamment par Serge Ibaka, Didier Mbenga en a fait aussi et Bysmack Biyombo est en train de réaliser un travail formidable également. Il a notamment emmené l’organisation « Giants of Africa » à Goma . Il y a aussi des gens qui travaillent sur place et qui ont la bonne volonté et la bonne foi d’accomplir des choses et d’amener un semblant d’organisation. On va y arriver car on va dans la bonne direction.

LCK : Patrick Mutombo est également artiste peintre ?

PM : (Rires) Effectivement, je m’adonne à la peinture depuis un bon moment maintenant et plusieurs de mes tableaux ont été vendus. Je prends cette activité très au sérieux ; j’ai beaucoup de mentors à qui j’envoie mes œuvres pour critiquer. Je passe plusieurs heures à étudier ; lorsque je ne suis pas devant une toile, je suis en train de lire et d’étudier les peintres que j’admire.

LCK : Lesquels par exemple ?

PM : Actuellement, je suis en train d’étudier une artiste ghanéenne Lynette Yiadom Boakye, qui m’inspire beaucoup. Il y a aussi des artistes comme Matisse, Gaugin, Van Gogh ou encore le peintre américain Henri Tailor qui sont pour moi de réelles sources d’inspiration.

LCK : Après avoir été champion de la NBA, le regard des gens a-t-il changé sur Patrick Mutombo ?

PM (Rires) : je ne sais pas. Ma plus grande satisfaction est de savoir que l’on n’est pas déçu à la fin de cette saison. La plupart du temps, les gens ne réalisent pas que dans le sport, on finit souvent par se heurter à la déception parce qu’il n’y a qu’un seul vainqueur. A un moment donné de la saison, on a toujours le cœur brisé mais, bien heureusement, ce n’était pas le cas cette saison. Cette ville (Toronto) a souffert pendant trop longtemps et le fait de sentir l’effervescence, la joie dans les regards des gens, de nos voisins que ce soit en allant au magasin ou ailleurs, est bien plus que réjouissant. En outre, cela fait plaisir de voir mes fils de 4 et 6 ans heureux à la suite de ce titre, d’être dans la parade avec les joueurs qu’ils connaissent bien. Déjà, ils ont l’habitude le matin de venir me voir pour m’informer des résultats des matches. L’un d’eux, en particulier, qui a 6 ans, aime me donner des schémas tactiques à appliquer pendant les matches. Je ne suis pas quelqu’un de très exubérant et je préfère regarder les autres se réjouir. Déjà apporter cette joie à ma famille me suffit énormément.

LCK : Comment tu analyses aujourd’hui le secteur du basket-ball en Afrique ? Challenges et défis ?

PM : Notre plus grand défi consiste d’abord à structurer les choses convenablement. Les grands joueurs africains de la NBA comme Dikembe Mutombo ou encore Hakeem Olajuwon y sont arrivés presque par hasard. Et aujourd’hui, les gens commencent à comprendre qu’il faut bien structurer les choses notamment avec la mise en place d’académies et d’écoles qui permettront, entre autres, de repérer les talents et de leur donner des formations appropriées. En RDC, particulièrement, il se pose un problème d’infrastructures ; avec une bonne organisation, des infrastructures et des équipements appropriés, la RDC développera de nombreux talents. Avec un peu de bonne volonté, nous pouvons amener le Congo vers l’excellence. Notre pays va émerger et dominera à nouveau. Pour cela, le pays a besoin de gens passionnés, animés d’un esprit d’excellence et qui regardent au delà d’eux-mêmes.

LCK : quels sont vos projets avec les Raptors ?

PM : l’objectif de la saison prochaine est de toujours s’améliorer ; quand on demande aux joueurs de revenir plus forts, on se doit de faire la même chose. Donc, cet été, je dois m’améliorer, renforcer mes points forts, améliorer mes points faibles afin de mieux revenir comme assistant coach et amener une plus grande contribution pour la nouvelle saison. En NBA, les gens s’améliorent très, très vite. Les autres équipes de la ligue doivent être en train d’étudier comment nous battre la saison prochaine. Notre amélioration collective dépendra de l’amélioration des individus qui composent l’équipe : joueurs, entraîneurs, staff technique, etc.

Légendes et crédits photo : 

Patrick Mutombo

Source : http://www.adiac-congo.com/

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