Interview. Ousmane Doré: « Le secteur agricole est le plus grand pourvoyeur d’emplois en Afrique centrale »

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En prélude à la tenue, du 12 au 14 février, du Forum que son institution organise à Brazzaville sur le thème « Dégager le potentiel des économies rurales grâce à l’investissement dans le développement des compétences et l’employabilité dans le secteur de l’agriculture en Afrique centrale », le directeur régional de la Banque africaine de développement (BAD) évoque, dans une interview exclusive, l’intérêt de ce secteur et la formation des jeunes comme clés de développement de l’agriculture et les zones rurales dans la sous-région.

Les Dépêches de Brazzaville (L.D.B.) : Votre institution organise, à Brazzaville, en partenariat avec le Bureau international du travail, un forum sous-régional axé sur les questions relatives à l’emploi décent en milieu rural. Qu’est-ce-qui explique cet intérêt pour le secteur de l’agriculture en Afrique centrale ?

Ousmane Doré  (O.D.): L’intérêt de la Banque pour ce secteur, dans la région Afrique centrale, tient principalement en trois points.

Premièrement, l’agriculture est un des cinq domaines prioritaires dans lesquels la Banque a choisi de s’investir et d’orienter ses opérations. C’est ce que nous appelons les « Top 5 » ou « High 5 » en anglais : « Eclairer l’Afrique » ; « Nourrir l’Afrique » ; « Industrialiser l’Afrique » ; « Intégrer l’Afrique » et « Améliorer les conditions de vie des Africains ». Comme vous le devinerez, l’agriculture s’inscrit dans le second de ces « Top 5 ». À ce sujet, d’ailleurs, la Banque a développé la stratégie « Nourrir l’Afrique », pour améliorer la sécurité alimentaire et nutritionnelle, réduire la pauvreté, placer l’Afrique au sommet des chaînes de valeurs pour lesquelles, elle dispose d’un avantage comparatif et réduire les importations de produits alimentaires.

Deuxièmement, nous parlons là d’une région qui est considérée comme le second « poumon » de la planète, après l’Amazonie, et qui est caractérisée par la quantité et la qualité de ses terres arables, qui représentent un atout pour le développement de l’agriculture à grande échelle. En effet, la région dispose d’un potentiel forestier de trois cents millions d’hectares dont  cent soixante-dix millions hectares de forêts tropicales denses, cinquante et un millions hectares de forêts productives, dix-huit millions hectares de conservation et cent millions hectares attribués. Il s’agit là d’un atout indéniable qui confère à l’Afrique centrale un très grand potentiel de transformation agricole comme source de diversification économique et de croissance accélérée.

Troisièmement, l’agriculture est un secteur à grand potentiel de création d’emploi et de transformation susceptible d’impacter rapidement et considérablement l’amélioration des conditions de vie de la population.

En zones rurales, les jeunes sont particulièrement exposés à l’informel, à des taux élevés de chômage et de sous-emploi, aux faibles niveaux de compétences nécessaires pour l’amélioration de la productivité dans l’agriculture et l’économie rurale. L’Afrique centrale possède une population majoritairement jeune puisque plus de la moitié de la population a moins de 25 ans. Ces jeunes constituent une ressource importante pour le développement de la région. A ce propos, justement, la Banque a adopté une stratégie emploi pour les jeunes, qui vise la création de vingt-cinq millions d’emplois à l’horizon 2035, au niveau continental. Il est donc normal que, pour impulser une diversification économique et une croissance inclusive en Afrique centrale, il faille libérer le potentiel des économies rurales en investissant dans le développement des compétences et l’employabilité des jeunes dans le secteur agricole. C’est cela l’objet de ce forum, qui cadre bien avec l’agenda de la BAD.

L.D.B. : Ce forum met un accent particulier sur le développement des compétences capables de contribuer à l’essor de l’économie rurale. Pensez-vous que la sous-région ne dispose pas des ressources humaines nécessaires ?

O.D. : Ce potentiel que nous possédons d’avoir une population jeune dans la région, ne sera une vraie richesse que s’il est possible de la mettre à contribution pour le développement de l’Afrique centrale. Cela passe nécessairement par le besoin d’avoir une population bien formée mais aussi « employable ». Cela veut dire qu’il faudrait développer des compétences appropriées qui pourraient être utilisées de manière efficiente, pour le développement de l’économie rurale notamment. En d’autres termes, il faudrait s’assurer de mettre en adéquation ces compétences et le travail que nous voulons pour ces jeunes. Ces ressources humaines doivent donc être valorisées et mises au service du développement grâce au développement des compétences et une adéquation aux besoins réels de la région.

Or, les deux ingrédients essentiels pour propulser l’agriculture traditionnelle à faible productivité et aux maigres revenus vers une agriculture moderne à fort potentiel de développement, c’est de donner aux jeunes l’accès à des financements (capital) et de s’assurer qu’ils puissent avoir accès à un réservoir de compétences requises pour pratiquer une agriculture moderne et innovante (capital humain). Le développement du capital humain s’impose aujourd’hui comme le principal levier de la compétitivité de l’économie, de l’innovation et de l’amélioration du bien-être de la population.

L.D.B. : Comment les pays de la région doivent-ils procéder pour favoriser la création d’emploi pour la jeunesse rurale ?

O.D. : Les pays doivent premièrement identifier les filières et secteurs porteurs, pour lesquels ils ont un avantage comparatif ou qu’ils veulent développer de façon stratégique. L’autre étape serait d’identifier et de développer les compétences appropriées en phase avec ces choix. Ensuite, vient l’étape où ils doivent mettre en place des mécanismes visant le travail décent pour les jeunes dans ces secteurs et/ou dans l’économie rurale, si tel est le choix opéré. Par ailleurs, il s’agira aussi de faire en sorte de promouvoir l’entrepreneuriat et laisser libre cours au secteur privé pour prendre la relève.

Pour ce faire, il faut investir pour que les zones deviennent productives, dynamiques et diversifiées, aussi bien d’un point de vue économique que social, tout en s’assurant que le climat des affaires est propice pour capter l’investissement. C’est cela qui pourra rendre les zones plus attractives pour les jeunes et le secteur privé. Par ailleurs, pour améliorer les compétences et l’employabilité des jeunes, il faut agir aujourd’hui pour anticiper les besoins en compétences et les métiers de demain, en s’intéressant notamment aux métiers innovants et verts, afin de mieux harmoniser l’offre de formation avec l’évolution du marché du travail.

L’agriculture est connue pour être l’un des secteurs les plus pourvoyeurs d’emplois, sinon le plus important, en Afrique en général et en Afrique centrale en particulier. La Banque est engagée à accompagner les pays et s’est dotée d’une stratégie visant spécifiquement à soutenir la création et la promotion des emplois en faveur des jeunes pour la période 2016 à 2025. Et, dans le cadre de sa mise en œuvre, la Banque est en train de déployer une série de programmes phares qui mettent l’accent sur trois secteurs à fort potentiel en matière d’inclusion des jeunes : l’agriculture, l’industrie et les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC).

L.D.B. : En tant qu’institution financière panafricaine, quel peut être l’apport de la BAD pour aider l’Afrique centrale à faire progresser les économies rurales et façonner le processus de transformation rurale ?

O.D. : L’apport de la Banque sera de concevoir, d’aider à concevoir ou d’accompagner mais, surtout, de financer des projets publics et privés, à travers les instruments qu’elle possède. Il s’agit, en l’occurrence, de ses guichets du Fonds africain de développement, de la BAD et du Fonds spécial du Nigeria. Par ses propres investissements et son savoir-faire, la Banque pourrait aussi attirer d’autres partenaires techniques et financiers, à en faire de même, à travers des cofinancements, par exemple.

Plus concrètement, la Banque entend appuyer la Communauté économique des États de l’Afrique centrale dans la mise en œuvre de son programme régional d’investissement agricole et de sécurité alimentaire et nutritionnelle. Le forum de Brazzaville va nous permettre de tirer parti des enseignements tirés en matière de bonnes pratiques, de définir les orientations programmatiques et de bâtir des partenariats pour mettre en place un programme régional en faveur du développement des économies rurales. D’ailleurs, la Banque vient de finaliser le processus d’élaboration de sa stratégie d’appui à l’intégration régionale pour l’Afrique centrale, qui vise, dans son objectif global, à soutenir la diversification économique et la transformation structurelle à travers l’amélioration du commerce intra régional, en appuyant, entre autres, le développement des chaînes de valeur à caractère régional, notamment dans le secteur agricole.

L.D.B. : La situation de l’emploi, notamment pour le cas du Congo, reste préoccupante pour les jeunes vivant dans les zones rurales. Quelle politique pour le pays afin d’inverser la tendance ?

O.D. : En Afrique centrale, notamment au Congo, la situation de l’emploi reste préoccupante pour les jeunes, précisément ceux vivant dans les zones rurales. Les résultats de l’enquête ECOM2 indiquent que, si le taux de chômage a considérablement diminué (passant de 19% à 6,9% entre 2005 et 2011), la situation du chômage continue d´affecter particulièrement les jeunes de 15 à 29 ans avec un taux de l’ordre de 12% et 19% pour les femmes. Par ailleurs, le taux de sous-emploi des jeunes est estimé à 40%. Les enquêtes révèlent aussi que de nombreux emplois sont précaires ou dans des secteurs et occupations à faible productivité et revenu.

L’autre fait majeur à prendre en compte, lorsqu’on analyse la situation du Congo, est la forte accélération de l’urbanisation entre 2010 et 2018, qui atteint 8,7%. Cela a entraîné de fait une force de travail jeune de plus en plus agglomérée dans les zones urbaines où sont localisées la plupart des industries et des activités économiques. Les jeunes adultes migrent vers les centres urbains en quête de possibilités d’emploi et d’éducation.

En effet, nonobstant son poids dans l’économie et dans les recettes publiques, le secteur minier pétrolier en particulier crée relativement peu d’emplois directs, du fait de sa faible intégration, en amont comme en aval, avec le reste de l’économie. Ce secteur fonctionne jusque-là comme une « enclave » dans l’économie nationale avec peu d’effets d’entraînement sur les autres secteurs économiques.

En matière de politique, il faut noter que la faiblesse des indicateurs sociaux est ainsi en contradiction avec le statut de pays à revenu intermédiaire (PRI) du Congo et appelle des actions structurelles vigoureuses du gouvernement pour inverser cette situation et améliorer le rythme et la qualité de la croissance économique. Il est heureux de savoir que le gouvernement a élaboré un programme en vue de mieux répondre aux évolutions du marché de l’emploi. Dans cette perspective, des efforts particuliers seront déployés au niveau de l’enseignement technique et professionnel, ainsi que de la formation qualifiante. Aussi, comme l’a montré l’étude régionale de la Banque sur l’industrialisation de la filière, comme au Cameroun et au Gabon, le secteur forestier/du bois peut contribuer substantiellement à la croissance de l’économie, aux recettes de l’État et à la création d’emplois en milieu rural.

Nous pensons que le développement de l’agriculture, son industrialisation par la réorganisation et l’intégration avancée des filières agricoles et agro-industrielles, pourrait permettre de créer une cascade d’emplois en milieu rural pour les jeunes.

L.D.B. :  Pensez-vous que la formation et l’investissement dans le capital humain figurent parmi les solutions vitales pour que l’agriculture contribue à une part importante du produit intérieur brut (PIB) des pays d’Afrique centrale ?

O.D. : Eu égard à l’avantage comparatif de la région en matière de forêt, au potentiel de diversification économique et de croissance dont dispose le secteur agricole en Afrique centrale, il est évident qu’il puisse énormément contribuer à une part importante du PIB dans les pays de la région. Le secteur agricole est le plus grand pourvoyeur d’emplois dans la région, avec un taux d’employabilité d’environ 70 %, suivi de très loin par les services (20 %) et le secteur industriel (11 %).

Une fois ce constat fait et les filières déterminées, il est donc impératif de revoir les systèmes éducatifs et les programmes de formation, afin de créer les compétences nécessaires pour transformer l’agriculture en business. Comme tout secteur d’activités, le secteur agricole a besoin de jeunes talentueux, compétents et dynamiques. Il ne s’agit plus d’équiper nos jeunes de pioches et de fourches, nous devons les doter de compétences en comptabilité, en gestion d’entreprise, éveiller leur imagination, développer tant leur créativité que leur pensée critique. Il faut développer leurs compétences techniques, tant dans les sous-secteurs porteurs de l’agriculture, qu’en matière de lutte contre les changements climatiques.

Or, les systèmes éducatifs demeurent très faibles, tant en termes d’infrastructures que de qualité de l’enseignement – au Tchad, 76 % de la population est illettrée, par exemple. Nous constatons un taux de chômage élevé, surtout chez les jeunes diplômés issus de la formation professionnelle et de l’enseignement supérieur classique ; ce qui révèle une inadéquation entre les systèmes éducatifs et les besoins du marché de travail. C’est précisément pour ça que la BAD investit dans le développement des jeunes talents, à travers ses projets dans l’agriculture, l’éducation, la santé et la nutrition.

L.D.B. :  Quels sont, à votre avis, les axes stratégiques et mécanismes novateurs pour promouvoir le travail des jeunes dans l’économie rurale ?

O.D. : Il est urgent de favoriser les investissements, notamment dans l’infrastructure et les services, afin d’améliorer l’attractivité du monde rural. À ce titre, je peux citer les NTIC, les transports, l’énergie, la facilitation du commerce transfrontalier et le secteur financier, tout cela dans une vision d’intégration régionale. J’ai évoqué plus haut la stratégie d’intégration régionale de la Banque pour l’Afrique centrale, qui aborde tous ces aspects. Bien évidemment, la Banque est là pour appuyer les États qui doivent, à leur tour, faire leur cet appui. Ensuite, il faut mettre en place des dispositifs adaptés et intégrés de formation et de développement des compétences, pour préparer la jeunesse rurale aux enjeux d’une agriculture innovante. Il faut également améliorer la productivité du secteur agricole, avec le recherche-développement, la mécanisation, l’irrigation, entre autres. Il faut aussi diversifier les opportunités économiques en milieu rural, en misant sur le développement des chaînes de valeur, le secteur manufacturier, le tourisme et l’hôtellerie, les emplois verts, les nouvelles technologies, etc. Enfin, nous devons développer des stratégies de réduction des inégalités, de protection sociale et de résilience dans les situations de crise.

Légendes et crédits photo : 

Le directeur régional de la BAD pour l’Afrique centrale, Ousmane Doré / DR

Source : http://www.adiac-congo.com/

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