Feuilleton: Samba De Dieu (17)

0

La mode des chaussures bicolores est désormais lancée. Ses sponsors les plus acharnés sont à l’Assemblée. Suite du numéro précédent.

Ne le prenez pas mal les amis ; ne le traitez pas à la légère : cette affaire fit beaucoup, mais alors beaucoup de mal. Surtout par la surenchère qu’elle généra chez les hommes et les femmes de l’Assemblée. Les jours des séances d’interrogation, certains élus se chaussaient ostensiblement d’un soulier noir et d’un soulier blanc. Les députées arboraient, quant à elles, des talons-aiguilles blanches et noires, et croisant leurs homologues – surtout du camp opposé – dans le couloir, n’hésitaient pas à murmurer des paroles incompréhensibles, mais où il était question de chausser ou pas sinon, finissaient-elles par dire, « on vous botte l’arrière-train ».

Vous savez qu’il arrive des jours à l’Assemblée où les députés sont dissipés comme de petits pages. Loin de faire monter l’animosité, ce jeu des chaussures bottant l’arrière-train produisit un effet inattendu. Des députés se joignaient le matin au singleton Ji-El pour tirer à boulets rouges sur le gouvernement et, le soir venu, rangeaient leur apparente hostilité au vestiaire pour féliciter le président de séance « pour la sagesse avec laquelle il avait conduit les débats ».

Les plus chevronnés des opposants y perdaient leur latin. Les partisans de première heure de la majorité étaient agacés de ne plus tenir personne sous la main. Car tous voulaient botter quelque arrière-train, quitte à en profiter ensuite pour critiquer ou louer à l’excès la politique du gouvernement. Les lignes bougeaient enfin, déclarait Ji-El : « rien n’est plus figé désormais : tout bouge, comme des fesses ! », décréta-t-il un matin, déclenchant l’ire de quelques bien-pensants.

« Nous avons gagné, ajoutait-il indifférent aux sifflets qui venaient d’un peu plus bas dans les travées ou d’hommes et de femmes qui se drapaient dans leur dignité offensée par « ces mots trop violents, inconnus dans la noblesse d’un lieu aussi solennel que l’Assemblée nationale ». Nous reproduisons ici le propos d’un dignitaire connu pour sa modération et pour être parmi ceux qui ne se seraient pas permis de botter « une quelconque partie de n’importe quel élu du peuple ! », suivant ses mots.

Une autre conséquence inattendue de cette situation loufoque est que la presse revint en plus grand nombre dans le carré qui lui était réservé, à la mezzanine. Et que les journaux trouvèrent de nouveau le goût de s’intéresser aux affaires du pays, sabrant plutôt  que titrant, sur les escarmouches en chaîne à l’Assemblée.

« Enfin le pays se réveille… les députés décidés à botter le train aux défis de la Nation ». C’est le titre emblématique de cet état des faits. Il est de Tremolo, autre échotier que L’Ergot qui gratte accuse « de ne pas savoir par quel bout de manche on tourne une omelette ». Parole énigmatique. Critique, louange ou défoulement : à la rédaction de Tremolo où on se demandait ce que cela voulait dire et où on trépignait de pouvoir répliquer aux confrères « pour leur rentrer dedans », on se perdait en conjectures.

Guerre à l’Assemblée, guerre dans les médias, mais calme net dans le pays. Toute cette agitation suivie avec délectation pourtant, trouvait une Nation zen, ne prenant aucune place publique d’assaut pour y déployer un quelconque calicot de protestation malgré les appels du pied que certains membres de l’opposition continuaient de lui adresser plus ou moins ouvertement, « telles des chaussures outragées ».

C’était, comme qui dirait, un bon moment de récréation qui ne tirait certes pas le peuple de ses soucis au quotidien, mais qui lui donnait l’occasion de rigoler. Après tout, concluaient certains journaux, il vaut mieux rire un bon coup que sortir les épées de leurs fourreaux pour une fesse à frotter ou une chaussure au cuir froissé.

Il y avait comme de l’euphorie dans l’air. La population semblait goûter à l’humour des honorables. Et la mode y gagnait en fantaisies. Chaussures noires et chaussures blanches multipliaient les signes d’ingéniosité pour aller à la conquête d’un public pourtant réputé difficile mais séduit par le caractère délirant des artisans qui s’y mettaient. Quelques étourdis allèrent même au Marché Total demander à Samba DD s’il n’avait pas lancé une autre création de son invention pour être les premiers à l’acquérir !

Je n’ai pas consulté les statistiques nationales et ne peux donc soutenir, avec L’Ergot qui gratte, que l’industrie de la chaussure fit des embardées de vitalité pendant cette période. Que les ventes grimpèrent. Mais les anecdotes fleurirent. Tel ce père de famille qui refusa la main de sa fille à untel, coupable de n’avoir pas mêlé à la dot pour la belle-famille quelque soulier à étage, comme ceux que produisirent des artisans de Talangaï dans la période de ce délire collectif. Parfaitement : à étage ! La notoriété grandissante d’un cordonnier, l’euphorie d’une nation : tout cela allait causer une déflagration. Nous le verrons au prochain numéro.  

 

		

Source : http://www.adiac-congo.com/

Laisser un commentaire