Du 5 au 10 juin 2000: le Rwanda et l’Ouganda ravagent Kisangani

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Kisangani, ville martyre. Kisangani, la belle et paisible, située au cœur de la forêt équatoriale, dans le Nord du grand Congo. Cette ville fondée en 1883, dans les alentours de la majestueuse chute Wagenya, en plein milieu du peuple boyomais, aura été, avec le Kivu, la plus grande victime de la barbarie humaine, et des agressions dont toute la République démocratique du Congo paiera le prix.

Par deux fois, les Rwandais et Ougandais, aidés par leurs complicites congolais, la choisira comme théâtre de leur règlement des comptes à la Ok Corral.Tel le Colisée romain, ici, les deux armées de gladiateurs du temps moderne, regroupées dans leurs mouvements de preudo-rébellion, s’affronteront dans une lutte sanglante qui décimera toute une génération de Congolais, victimes de l’impuissance de leur Nation et de la traitrise de ses fils.

bureau rcd

L’histoire retiendra que quelques mois après sa création et sa défaite dans la tentative de prendre Kinshasa, le mouvement rebelle du Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD) se disloque. Les tensions apparurent au grand jour en mai 1999 quand Wamba dia Wamba quitta l’est du pays pour s’établir à Kisangani avec l’aide de l’Ouganda, apparemment à la suite d’une altercation avec l’ancien mobutiste Lunda Bululu. Son organisation fut dès lors connue sous le nom de RCD-Kisangani (RCD-K), ou parfois RCD-Wamba.

Le Rwanda et l’Ouganda qui se cachaient derrière cette énième guerre d’agression et de conquête de richesses, choisissent chacun un camp et s’opposent désormais. En août 1999, ils s’écharpent dans la capitale de l’ex-Province orientale, faisant de plus de 300 civils morts.

Comme pour terminer une œuvre inachevée, ils reviennent à la charge. Du 5 au 10 juin 2000, ils sont de nouveau là. Le RCD-Goma, branche rwandaise du mouvement rebelle, est alors dirigée par le Docteur Émile Illunga. Les troupes Rwandaises étaient commandées à Kisangani par le Général Kayumba Nyamasa. Du côté de leurs alliés du congolais, les opérations étaient dirigés par l’actuel général Amisi Kumba, alias Tango Four. Il était assisté du colonel Simba Useni, et du commandant Laurent Nkunda, qui était en charge de renseignements.

En face, d’abord le professeur Wamba, qui choissira finalement de se déssolidariser de la guerre. Mbusa Nyamwisi qui le remplace, refuse aussi de regagner Kisangani, sceptique, à son tour, sur l’idée d’une guerre en terre congolaise. A Kisangani, la faction est militairement commandée par le Général Ougandais James Kazini, assisté du tacticien artilleur colonel John Mugenyi. Le major Issa Sesonga commandait les chars. Il y a eu aussi le MLC de Jean-Pierre Bemba, dont les troupes ont été dans la guerre du côté Ougandais.

Une guerre ouverte entre armées d’occupation

1024px-Cimetière_Mémorial_de_la_guerre_de_2000Sephen Smith, du grand journal Libération raconte alors: hier à l’aube, les troupes ougandaises massées depuis plusieurs semaines autour de Kisangani, la troisième ville du Congo-Kinshasa, sont passées à l’attaque contre les forces rwandaises qui, elles, tiennent le centre-ville. «Les combats ont commencé par un tir d’artillerie venant du côté ougandais, auquel l’armée rwandaise a répondu», a déclaré l’officier sur place de la Mission des Nations unies au Congo (Monuc), le colonel Akhram Hossein.

Selon un habitant joint sur son téléphone satellite, explique la Libération dans un article publié le 6 mai 2010, les soldats ougandais, estimés à environ 7 000, ont attaqué la ville depuis l’est, à partir du nouvel aéroport qu’ils contrôlent, tout en pilonnant l’ancien aéroport, à l’ouest, apparemment pour empêcher tout acheminement de renforts. Des obus ont touché de nombreuses habitations, ainsi que les locaux de l’ONU, de la Croix rouge (CICR) et de Médecins sans frontières. Aucun bilan des combats n’a pu être établi.  Le calvaire durera six jours, pour environ 1 000 morts et au moins 3 000 blessés dont la majorité dans la population civile. L’évènement est alors nommé Guerre des Six Jours, car il a duré six jours mais aussi parce qu’il a duré du 5 au 10 juin comme la Guerre des Six Jours entre Israël et la Ligue arabe de 1967.

A l’époque, la «bataille de Kisangani» coïncidait avec la signature d’un accord de paix par les divers mouvements rebelles congolais, qui combattent depuis août 1998 le régime de Laurent-Désiré Kabila, tombeur de Mobutu. Officiellement, les troupes rwandaises et ougandaises leur apportent seulement un «appui militaire», mais cette fiction a fait long feu. « A présent, les parrains s’affrontent entre eux, sans plus chercher à dissimuler leur occupation prédatrice ­ accompagnée de pillages ­ de la moitié orientale de l’ex-Zaïre derrière le paravent d’une «rébellion», de toute façon morcelée en tendances favorables à l’un ou l’autre «grand frère d’armes»« , commente La Libération.

Aline Engbe, Rédacteur en Chef de POLITICO.CD était dans la ville. Elle avait alors 12 ans, et a tout vécu. Elle raconte: « C’est à la fois triste et scandaleux pour nous qui avons vécu la chose : deux armées étrangères se sont battues avec des armes de destruction massive dont des missiles, des mortiers …en pleine ville de Kisangani, où 7 mille bombes vont provoquer des milliers de morts parmi les civils et détruire des centaines de maisons« , s’indigne-t-elle.

17 ans plus tard, la date passe sans le moindre signe de sympathie et sans la moindre réalisation, sans la moindre commémoration. « Du matin à minuit hier lundi, toute la ville de Kisangani a vainement attendu un seul mot de compassion de la part des autorités congolaises« , confiait-elle le lundi 05 juin 2017.

Le Rwanda et l’Ouganda, auteurs arrogants de ces crimes, n’ont jamais donné un rond aux victimes, ni présenté la moindre excuse aux habitants de Kisangani. Il n’y aura également aucune sanction de la part de la Communauté internationale. Toute initiative est bloquée par les vétos des Etats-Unis ou du Royaume-Uni à l’ONU.

Personne ne paiera la facture

V-P-CD-N-00088-25.JPGEt, qu’ont fait les congolais ? Des promesses, rien que des promesses ! La tragédie parait lointaine, dans cette République où même des responsables impliqués directement ou indirectement au sein des mouvements rebelles pilotés par les deux protagonistes sont libres et au pouvoir. La date de cette tragédie passe dans un silence assourdissant : aucune cérémonie officielle, aucun geste envers les familles victime, aucun monument commémoratif à part le cimetière sur la route de Simi Simi à Kisangani.

« Une grosse déception pour nous qui avons vécu cette horreur: j’avais 12 ans et je voyais avec terreur les maisons de nos voisins exploser, des mares de sang couler, des orphelins désespérés perdre connaissance, des médecins débordés pleurer devant le nombre de blessés graves à soigner sous une pluie de bombes, des enfants à bas âge criant accroché à leur mère dont les intestins sont dispersés par des éclats de roquette : c’était l’apocalypse« , commente Mme Engbe.

Soudain, raconte-elle, un obus est tombé sur la partie supérieure de notre maison située à la 5ème avenue, commune de la Tshopo, emportant une partie de la toiture. C’en était trop: la mort dans l’âme, notre famille a décidé de quitter la ville de Kisangani.

« Aujourd’hui, je me souviens encore des résolutions adoptées avec pompe à Sun City au Dialogue Intercongolais, aux récentes Concertations Nationales …je me rappelle des différents budgets depuis 2003 qui exhibent des montants flatteurs, prétendument réservés à la reconstruction de notre ville, sans compter les très nombreuses promesses électorales sur le sujet« , ajoute-t-elle.

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Aline Engbe

Comment le pays peut-il se permettre de traiter ainsi Kisangani ? La troisième ville? Kisangani, le berceau du patriotisme, Kisangani, la ville qui où Lumumba est politiquement né…Oublier celle qui a donné la légitimité nationale à Laurent Désiré Kabila ? Comment rester sourd aux gémissement de la ville qui a produit et lancé le champion du monde de catch Kele-Kele Lituka, la diva Abeti Masikini, le maestro du football Mokili Saio, Lofo Bongeli, Kasusula, Bangala, Joyce Lomanisa, le Professeur Likulia Bolongo, la partiarche Antoine Gizenga, Jean-Louis Ernest KYAVIRO…

« A vrai dire, cette manière de traiter Kisangani et ses victimes constitue une honte historique pour notre pays. Aux autorités à tous les niveaux, nous rappelons leur devoir de respecter leurs promesses le caractère sacré de la vie. Quant à nous, nous invitons, pour ces 6 jours chargés de pénibles souvenirs, ceux et celles qui nous lisent à avoir une pensée pieuse pour la martyre oubliée appelée Kisangani et ses milliers de victimes innocentes« , conclut-elle cet épisode sombre de l’histoire du Congo.

Le président Laurent-Désiré Kabila avait pourtant fait déposer une requête auprès de la Cour internationale de justice contre le Rwanda et l’Ouganda. « Curieusement, le 15 janvier 2001, soit la veille de son assassinat, la Cour internationale de justice a reçu une lettre selon laquelle le gouvernement congolais se désistait de sa requête déposée contre le Rwanda« , renseigne Boniface MUSAVULI, dans un article à lire ici

Par la suite, explique l’analyste congolais, la RDC dut introduire une seconde requête contre le Rwanda le 28 mai 2002, mais elle n’aboutit pas suite à un point de détail subtilement exploité par les avocats du Rwanda. « Il s’agit d’une « réserve » sur l’article IX de la Convention[18] introduite par le régime d’Habyarimana, en 1975, lorsqu’il a signé la Convention contre le génocide. Il prévoit que l’État rwandais ne peut pas être poursuivi pour crime de génocide devant la Cour internationale de justice, ce qui n’a pas manqué de scandaliser plus d’un observateur. Le Rwanda de Kagame s’est ainsi servi de ce texte du temps d’Habyarimana pour paralyser la requête de la RDC devant la Cour internationale de justice, et donc s’octroyer une impunité « grâce » à un régime qu’il a toujours accusé d’avoir planifié le génocide des Tutsi… » Ne restait donc que l’Ouganda.

Dans son arrêt du 19 décembre 2005, explique toujours notre confrère, la Cour internationale de justice a condamné l’Ouganda à réparer les conséquences de son invasion du Congo et accepté l’évaluation des dommages proposée par les autorités congolaises à hauteur de 6 à 10 milliards de dollars. Elle a laissé l’Ouganda et le Congo convenir à l’amiable du montant des réparations, se réservant le droit de trancher la question elle-même en cas de désaccord. L’affaire est toutefois menée dans une certaine opacité. « Le pouvoir de Kinshasa ne montre pas qu’il tient vraiment à récupérer les 10 milliards de dollars de son allié ougandais. Aucun versement ougandais n’ayant encore été effectué, dix ans plus tard, la Cour a décidé, le 9 juillet 2015, de reprendre la procédure sur la question des réparations. L’avocat congolais qui avait fait condamner l’Ouganda, Me Tshibangu Kalala a été arrêté le 29 septembre 2015 pour avoir subordonné la restitution du dossier de la CIJ au paiement par l’État congolais de ses honoraires, dossier qu’il a finalement restitué. » Nommé ministre auprès du Premier ministre dans le gouvernement Bruno Tshibala, personne ne sait s’il aura toujours à l’esprit le souci de faire avancer ce dossier qui lui a valu une certaine fierté des Congolais en commençant par la population meurtrie de Kisangani.

Source : Politico CD

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