Docteur Mukwege, l’homme qui « répare les femmes » et prix Nobel de la paix avec Nadia Murad

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Plusieurs fois pressenti, le gynécologue congolais Denis Mukwege a finalement reçu, vendredi 5 octobre, le prix Nobel de la paix (conjointement à la yézidie Nadia Murad, ex-esclave de l’organisation djihadiste Etat islamique, EI).

C’est « pour leurs efforts pour mettre fin à l’emploi des violences sexuelles en tant qu’arme de guerre » que ces deux personnalités ont été distinguées. L’un gynécologue, l’autre victime, Denis Mukwege (63 ans) et Nadia Murad (25 ans) incarnent une cause planétaire qui dépasse le cadre des seuls conflits. 

«  Denis Mukwege et Nadia Murad ont tous les deux risqué personnellement leur vie en luttant courageusement contre les crimes de guerre et en demandant justice pour les victimes  », a déclaré la présidente du comité Nobel, Berit Reiss-Andersen. «  Un monde plus pacifique ne peut advenir que si les femmes, leur sécurité et droits fondamentaux sont reconnus et préservés en temps de guerre  », a-t-elle ajouté.

Cela fait près de vingt ans que le docteur Mukwege répare les femmes mutilées lors d’un viol ou d’une excision, pratique rituelle qui vise à retirer le clitoris, ou du moins une partie, d’une enfant ou d’une adolescente.

Devenu l’un des plus grands spécialistes des traitements de torture sexuelle alors que sa vocation était d’aider à mettre au monde des enfants, le Dr Mukwege, 58 ans, a, pendant des années, pratiqué dix à douze opérations par jour, formé du personnel médical, décentralisé des unités de soin afin que les femmes puissent trouver secours près de chez elles, souvent au péril de sa propre vie.

Un « miraculé »

25 octobre 2012 à Bukavu, la capitale du Sud-Kivu, à l’ouest de la République démocratique du Congo (RDC). C’est le soir. Cinq hommes lourdement armés s’introduisent dans sa demeure et attendent son arrivée. Au bruit de sa voiture, ils se mettent en position de tir, extirpent le médecin de son véhicule, braquent une arme sur sa tempe.

Au moment où ils s’apprêtent à l’exécuter, un de ses employés se jette en hurlant sur l’un des agresseurs, lequel se retourne brusquement et fait feu, le tuant de deux balles. Dans une grande confusion, le médecin se retrouve à terre, pris sous les tirs, puis le commando s’enfuit dans le véhicule familial. Aujourd’hui, le pasteur se dit « miraculé » :

« J’en suis au sixième attentat par balles. Je crois bien que j’ai une protection… surnaturelle ».

En quelques heures, la rumeur de l’attentat a fait le tour du monde. Et de tous les continents s’est élevée une même clameur mêlant stupeur et indignation. Mais à Bukavu, la ville où il est né et où il opère ses patientes depuis 1999, c’est bien plus que de l’indignation qui a saisi la communauté des femmes, à l’annonce de l’évacuation du chirurgien vers l’Europe. C’est une profonde angoisse : que faire sans Mukwege ? Qui les soignerait ?

Mais le docteur ne demande qu’à reprendre son travail et retourner auprès de ses patientes : « Impossible d’abandonner ces femmes à leurs souffrances. »

Le premier cas

Son engagement auprès des femmes naît en 1999, avec le cas d’une patiente qui l’a particulièrement troublé. A l’époque, le médecin gynécologue travaille dans le tout nouvel hôpital de Panzi, où il s’attend à faire des césariennes et aider à mettre au monde des enfants : « Elle m’a raconté qu’elle avait été violée par six soldats et que l’un d’eux avait ensuite tiré dans son vagin. Comment une telle cruauté était-elle possible ? Pourquoi cette obstination à mutiler ? J’ai soigné cette femme en me disant qu’elle avait certainement croisé le chemin d’un fou. »

Mais il y en a eu une autre. Puis une autre. Et une autre. Au fil des mois, les cas de viol, pratiqués par à peu près tous les groupes armés, et de mutilation se sont comptés par dizaines, par centaines, par milliers. Le phénomène s’est transformé en épidémie dans l’Est du Congo.

« Et moi, je me suis retrouvé confronté à une situation qu’aucun médecin n’avait encore affrontée, et pour laquelle les manuels n’étaient d’aucun secours ».

Il a bien alerté les ONG, la Maison Blanche, le Conseil de l’Europe, les chancelleries. Il s’est exprimé à la tribune de l’ONU, a brandi des chiffres, des photos, des témoignages. Rien de décisif n’a suivi, hormis quelques récompenses et dotations qui ont consolidé son hôpital.

De nombreux prix

En 2008, le Dr Mukwege a reçu le prix Olof Palme et le prix des droits de l’homme des Nations unies.

En 2009, il a obtenu le prix français des droits de l’homme, il a aussi été fait chevalier de l’Ordre national de la Légion d’honneur. La même année, il est élu Africain de l’année par une association de presse africaine.

En 2010, il a obtenu le prix Van Goedart aux Pays-Bas.

En Belgique en 2011, il a reçu trois prix : le prix Jean-Rey, le Prix Roi Baudouin et le prix de paix de la ville d’Ypres qui lui est remis en novembre 2011. Au cours de la même année, il a reçu le German media prize.

Le 7 octobre 2013, il se voit décerner le grand prix de la fondation Chirac pour la prévention des conflits. Cette même année 2013, il reçoit le prix Nobel alternatif (prix Right Livelihood).

Le 3 février 2014, il est fait docteur honoris causa de l’université catholique de Louvain qui met en avant son « anticonformisme porté par des valeurs de liberté, respect et audace ».

Il a également reçu le prix de la fondation Clinton. La promotion 2014-2016 de directeurs d’hôpital de l’Ecole des hautes études en santé publique située à Rennes porte son nom et il en est le parrain.

En 2014, plusieurs prix lui sont décernés : le Inamori Prize for Ethics 2014 (Japon-États-Unis), le prix Primo Levi (Italie), le prix Solidaris de l’hôpital Saint-Pierre de Bruxelles et la médaille de l’Académie royale des sciences d’outre-mer.

Le 21 octobre 2014, Denis Mukwege reçoit le prix Sakharov.

Le 18 janvier 2016, il reçoit au Parlement européen de Bruxelles le prix de « Héros pour l’Afrique », accompagné d’un chèque de 100 000 euros, décerné par la Fondation pour l’égalité des chances en Afrique.

Le 24 mars 2016, il reçoit le Prix Renfield de Pennsylvania University à Philadelphie, accompagné d’un chèque de 100.000 dollars américains.

Le 21 avril 2016 lui est décerné en présence du roi Willem-Alexander des Pays-Bas, de la reine Màxima, et de la princesse Beatrix, le Prix des Quatre Libertés de la Fondation Franklin Delano-Roosevelt pour la Liberté de Vivre à l’Abri du Besoin.

Le 23 décembre 2017, il devient docteur Honoris Causa de l’université d’Angers.

Mais le gynécologue n’a jamais cessé de travailler ses techniques, d’innover dans les solutions chirurgicales, de former des collaborateurs et le récit des femmes qu’il rencontre continue à le hanter tous les jours.

En RDC, toujours en proie aux violences, certains voient en Denis Mukwege un symbole de paix, même si le chirurgien répète qu’il n’a pas d’ambition politique.

Les Nations unies ont salué une annonce «  fantastique  » qui «  aidera à faire avancer le combat contre les violences sexuelles comme arme de guerre dans les conflits  ». «  C’est une cause chère aux Nations unies  », a précisé la porte-parole de l’ONU à Genève, Alessandra Vellucci.

L’an dernier, le Nobel de la paix était allé à la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN) pour avoir contribué à l’adoption d’un traité historique d’interdiction de l’arme atomique.

Source: http://www.mediacongo.net/

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