Boniface Mongo-Mboussa : « Le fleuve Congo comme un lieu de vie, de convivialité »

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Deux faits historiques ont introduit le Congo au cœur de l’imaginaire universel : la descente du fleuve Congo par l’explorateur Stanley et sa remontée par Joseph Conrad. La descente du fleuve conduit à la conférence de Berlin 1884 (date du partage officiel de l’Afrique) ; sa descente permet l’écriture d’Au cœur des ténèbres. Toutes les îles et l’océan de Jean-Pierre Orban est traversé par ces deux événements.

D’abord parce que la politique est présente dans ce livre, ne serait-ce que par la guerre que mènent les rebelles Simbas au mitan des années soixante ; une guerre qui est une des multiples facettes d’une indépendance congolaise mal ficelée, et qui aura pour conséquence la mort tragique d’un Premier ministre, Patrice Lumumba, et la disparition brutale du secrétaire de l’ONU Dag Hammarskjöld.

Le fleuve Congo au cœur de l’histoire

Du point de vue littéraire, Toutes les îles et l’océan s’inscrit dans une tradition (Gide, Graham Greene, Moravia, V. S. Naipaul, Mario Vargas Llosa) qui revisite le célèbre roman de Conrad. Mais Toutes les îles et l’océan se distingue en ceci : c’est le premier roman dans lequel la remontée du fleuve s’opère par un personnage féminin. L’épilogue d’Au cœur des ténèbres décrit la fiancée de Kurtz, que l’on ne voit guère ; ici, c’est la violoniste Adèle qui réalise le voyage. De ce point de vue, Toutes les îles et l’océan peut être comparé à Il faut beaucoup aimer les hommes de Marie Darrieussecq, une autre réécriture de Conrad vue du côté de la femme et du cinéma.

La transmission d’une quête d’identité

La seconde particularité de Toutes les îles et l’océan est la proximité de ses personnages avec les autochtones. Adèle effectue sa remontée en compagnie de Célestin, un adolescent congolais ; une partie du récit axée sur les conditions de la pénétration du Congo par Stanley est assumée par Katuba, un autre Congolais. Ce qui conduit Jean-Pierre Orban, du moins ses personnages, à décrire le fleuve non plus comme un espace vide, comme l’ont réalisé certains de ses prédécesseurs, mais comme un lieu de vie, de convivialité.

Toutes les îles et un océan n’est pas uniquement un livre sur le fleuve, c’est aussi une histoire d’amour et d’amitié. Une méditation sur la transmission servie par une langue sobre. Enfin, le roman de Jean-Pierre Orban est peut-être une hallucination sur un héritage non ou mal assumé. Ce qui est certain, c’est qu’il est traversé par les spectres : celui de Sainto, l’amant éphémère d’Adèle et père de Raphaël, celui de Stanley et sa descendance réelle ou rêvée, celui d’une révolution introuvable et du tiers-mondisme, sans oublier le poids de la relation congolo-belge, qui peine à passer.

Vu sous cet angle, Toutes les îles et l’océan prolonge Congo River de Thierry Michel, Danse du léopard de Lieve Loris, tout en célébrant Conrad. En effet, à l’arrivée, c’est toujours le romancier anglais qui gagne. Tel est le destin d’un classique. C’est-à-dire celui d’une œuvre qu’on lit (selon Borges) avec « une ferveur préalable et une mystérieuse loyauté ».

* Boniface Mongo-Mboussa est critique littéraire et éditeur.

Source: http://www.mediacongo.net/

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